CHILDE-HAROLD ET RENÉ
s’en vante. Descendant des vieux Normands, Childe-Harold,cetype de toute la jeunesse dorée d’Albion, est sorti un matin de son île comme un écumeur des mers son ancêtre , comme un pirate avide de toutes les sensations , de toutes les voluptés. Il s’est jeté sur l’Italie , sur la Grèce , sur les plages heureuses. Si le beau pèlerin s’est vite blasé à ce jeu-là , faut-il donc s’en étonner '? Le Breton René a un peu fait de même : « Quand je peignis René , a dit l’auteur des Mémoires dans un moment de franchise , j’aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis. » — Quant à Oberman , il n’est que ce que nous le voyons; il nous dit tout; il est lui, Oberman , à toutes les heures du jour et de la nuit : pauvre homme l trop vrai sage !
L’Européen Réné arrivé chez les Natchez , établi déjà parmi eux depuis plusieurs années , demeurait opiniâtrément mélancolique. Il avait pris une épouse en arrivant pour se conformer aux mœurs du pays, mais il ne vivait point avec elle. Le vieux Chactas , qui lui avait raconté ses aventures, désirait l’entendre à son tour : le vénérable missionnaire, le Père Souël , de même. C’étaient les deux seuls hommes avec qui René eût lié commerce. Un jour, après bien des résistances, il se décide à parler devant ses deux vieux amis. Le cadre , qui ne fait jamais défaut chez M. de Chateaubriand , est admirablement posé :
^ « Quand les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs, et nous disonsjjue rien ne peut remplir le cœur de l'homme. >» Cette fémârque est cTiin jeune sage qui a beaucoup deviné, — Vauvenargues. On sait les beaux vers de Lucrèce :
Quoniam medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat;
Aut quum conscius ipse animus se forte remordet...
Ce remords masqué est pour beaucoup au fond de toutes ces belles mélancolies de René, qui ont l’air de ne porter que sur des nuages.
« Le 21 de ce mois que les Sauvages appellent la lune des fleurs, René se rendit à la cabane de Chactas. Il donna le bras au sachem, et le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschacébé. Le Père Souël ne tarda pas à arriver au rendez-vous. L’aurore se levait : à quelque distance dans la plaine , on apercevait le village des Natchez, avec son bocage de mûriers et ses cabanes qui ressemblent à des ruches d’abeilles. La colonie française et le fort Rosalie se montraient sur la droite, au bord du fleuve. Des tentes, des maisons à moitié bâties, des forteresses commencées, des défrichements couverts de nègres, des groupes de blancs et d’indiens présentaient, dans ce petit espace, le contraste des mœurs sociales et des mœurs sauvages. Vers l'orient, au fond de la perspective, le soleil commençait à paraître entre les sommets brisés des Apalaches, qui se dessinaient comme des caractères d’azur dans les hauteurs dorées du ciel; à l’occident, le Meschacébé roulait ses ondes dans un silence magnifique , et formait la bordure du tableau avec une inconcevable grandeur. »
Quand on se plaît à encadrer si glorieusement son ennui, il ne saurait être incurable. L'aut eur de René excelle ^jjpser la. tristesse de son héros, comme les Grecs savaient asseoir leurs monuments et les mettre en harmonie a vec la nature.
Le récit commencé : il le faudrait lire en entier, tant il est parfait, mesuré, cadencé, d’une beauté de ligne et d’un enchaînement continu. Une tristesse dépeinte et chantée de la sorte se devient sa propre consolation à elle-même; et n’y aurait- il que cela seul, on sent que René se consolera et se distraira ; il deviendra poète, littérateur, écrivain , ce qui est un pis-aller qui amuse bientôt et dédommage.
Après tout, il revient ayant découvert son monde, non pas juste ce qu’il croyait chercher, la passion, mais ce qui en tient lieu et en console, la poésie. Il lui est arrivé comme à Colomb : au lieu de l’Asie et du royaume du Catay , il rencontra les riches Antilles.