MÉLODIE SUR AMÉLIE
« Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d’un mouvement de honte. La paix de vos cœurs, respectables \ieillards, et le calme de la nature autour de moi, me font rougir du trouble et de l’agitation de mon âme. Combien vous aurez pitié de moi!... »
C’est sa propre histoire qu’il raconte , un peu arrangée , un peu déguisée à la surface , mais exacte dans / les traits intérieurs. Ce nom de René même est son
propre nom :
« ...J’avais un frère que mon père bénit, parce <fb’il voyait en lui son fils aîné. Pour moi , livré de bonne heure à des mains étrangères , je fus élevé loin du toit paternel. Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons} puis, les abandonnant tout à coup, j’allais m’asseoir à l’écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage... Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l’aise et le contentement qu’auprès de ma sœur Amélie !... »
Cette Amélie , nous la connaissons. Tout ce qui suit et qui se rapporte à elle est une mélodie :
« Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l’automne ou au bruit des feuilles sé*chées que nous traînions tristement sous nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l’hirondelle dans la prairie, l’arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je’cultivais les Muses; il n’y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu’un cœur de seize années. Le matin de la vie es t comm e le matin du jour, plein de pureté, d’images et d’harmonies.'» “
Nous avons eu depuis lors une seconde édition de ces . rêves dans les Mémoires d’Outre-tombe. Combien le premier récit, malgré les incontestables beautés du second, reste plus pur, plus net, plus vrai , sans aucune sur-
charge, et tout à fait classique ! Il a dit quelque part : « Les plaisirs de notre jeunesse reproduits par notre mémoire ressemblent à des ruines vues au flambeau. » C’est trop ce qu’il a fait dans ses Mémoires mêmes : il s’y glisse quelque fantasmagorie; mais ici, dans René, il revoyait encore sa jeunesse à la clarté du ma- / tin.
Son père meurt. Pour la première fois l’immortalité de l’ûme se présente clairement à ses yeux :
« Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l’indice de notre immortalité ? Pourquoi la mort, qui sait tout , n’aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d’un autre univers? Pourquoi n’y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l’Éternité ? »
Lamartine a repassé sur cette grande idée dans le
Crucifix :
De son pieux espoir son front gardait la trace,
Et sur ses traits frappés d’une auguste beauté La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa majesté.
Et moi, debout, saisi d’une terreur secrète,
Je n’osais m’approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muette L’eût déjà consacré !
Les poêles modernes ont commencé par mettre le pied dans les vestiges de M. de Chateaubriand ; mais bientôt, et même en faisant cela (je parle des plus grands ), ils ont volé d’eux-mêmes.
Quand on en est à René il faudrait tout lire; il énumère et parcourt l’une après l’autre toutes les impressions, toutes les circonstances naturelles de l’enfance, de l’adolescence, de la jeunesse, et il cueille