‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 169 sur 194 · FLEUR DU DÉSENCHANTEMENT · texte numérisé non relu

FLEUR DU DÉSENCHANTEMENT

sur chacune ce que j’oserai appeler la fleur du désenchantement ; il s’en compose une couronne aux nuances pâlies et délicieuses, aux parfums mortels et enivrants. Le cloître, les voyages, les débris antiques des peuples illustres, les peuples vivants et nouveaux, il touche à tout, il traverse tout, et augmente, à travers tout, son trésor d’ennuis et de vagues tristesses.

Dans ses voyages il va d’abord s’asseoir sur 1 es débris de Rome et de la Grèce, pays de forte et d’ingénieuse mémoire :

« Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s’élève, par intervalles, dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée... »

On a fort critiqué dans le temps cette comparaison, comme expliquant le réel par l’abstrait, le plus connu par ce qui l’est moins. La critique, dans le cas présent, me parait tomber à faux. 11 est naturel à René de mieux connaître encore son désert intérieur que celui de la Campagne romaine, et d’y tout rapporter. Gela lui est plus commode et plus familier. 11 , sait mieux les réalités du dedans que les ombres et les phénomènes du dehors.

Mais ces ombres elles-mêmes, ces images diverses et ces spectacles où glisse son regard, comme il les comprend et les embrasse aussitôt 1 Avec quel art, quel arrangement suprême, il les compose, les achève et les décore!

« Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se couchait majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines ; tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié

brisées, me montrait les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, j’ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. »

Des peuples morts il passe aux vivants :

« Je recherchai surtout dans mes voyages les artistes et ces hommes divins qui chantent les Dieux sur la lyre, et la félicité des peuples qui honorent les lois, la Religion et les tombeaux. Ces chantres sont de race divine; ils possèdent le seul talent « incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre... »

Voilà le secret de René, l’anneau d’or par lequel il se rattache à la vie. René croit à l’immortalité de la poésie,' donc René croit à quelque chose, et le jour où il se sentira certain de posséder lui-même ce seul latent incontestable , il sera sauvé.

« L’antique et riante Italie m’offrit la foule de ses chefsd’œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j’errais dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la Religion ! Quel labyrinthe de colonnes I quelle succession d’arches et de 'voûtes !... »

René ne fait autre chose que îracer ici (et c’est sa gloire d’avoir été le premier à le concevoir et à le remplir) l’itinéraire poétique que tous les talents de notre âge suivront ; car tous, à commencer par Chateaubriand lui-même qui n’exécuta que plus tard ce qu’il avait supposé dans René , ils parcourront avec des variantes d’impressions le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage : l’Italie , la Grèce , l’Orient. Lamartine dans cette belle pièce de l’Homme où il faisait la leçon morale à lord Byron, a dit :

Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.

J’ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ;

Mes yeux, comme les tiens, sans Voir se sont ouverts ;

J’ai cherché vainement le mot de l’univers,

J’ai demandé sa cause à toute la nature...

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