LAMARTINE ET BYRON
Des empires détruits je méditai la cendre ,
Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre; Des mânes les plus saints troublant le froid repos ,
J’ai pesé dans mes mains la cendre des héros * ; J’allais redemander à leur vaine poussière Cette immortalité que tout mortel espère.
Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants.
Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants ; Sur ces sommets noircis par d’éternels nuages,
Sur ces flots sillonnés par d éternels orages, J’appelais, je bravais le choc des éléments.
Semblable à la Sibylle en ses emportements.
J’ai cru que la Nature, en ces rares spectacles , Laissait tomber pour nous quelqu’un de ses oracles : * J’aimais à m’enfoncer dans ces sombres horreurs 2 .
Mais un jour que plongé dans ma propre infortune ,
J’avais lassé le Ciel d’une plainte importune, *
Une clarté d’en haut dans mon sein descendit,
’ Me tenta de bénir ce que j’avais maudit, etc.
Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poète entre dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez Lamartine, môme dans ses moins beaux jours, jamais chez René. Lamartine engendre la sérénité ; il la crée même là où il n’y a pas lieu : René engendre l’orage.
Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire entrer dans le Génie du Christianisme, revenez au pur René des Natchez , et la pièce de Lamartine pourra s’adresser à lui non moins justement qu’à lord Byron.
La naïveté de René , c’est de croire qu’il est seul de son espèce, qu’il a inventé pour son propre usage
* « Mais je me lassai de fouiller dans les cercueils, où je ne remuais trop souvent qu’une cendre criminelle. » ( René. )
2 «Un jour j’étais monté, au sommet de l’Etna... (et tout ce qui suit. » (René.)
ces duplicités, ces contradictions du cœur dont il s’étonne, et qui ne sopt, après tout, que le fond môme du cœur humain. S’il promène tour à tour son caprice ardent de la solitude aux cités et des cités à la solitude, il y a longtemps qu’Horace a dit :
Romæ Tibur amem ventosus, Tibure Romam 1 .
René se fait dire par Chactas : « Si tu souffres plus qu’un autre des choses de la vie, il ne faut pas t’en étonner : ïine grande âme doit contenir plus de douleurs gu un e ]f>Çtite. » je l'ai déjà remarqué, il se pique dans cette foule, dans ce désert d'hommes que lui offre une grande ville, de n’avoir pas un ami;au fond, c’est qu’il se flatte de n’avoir pas un semblable. Erreur! il en a beaucoup (sauf le talent); et dès qu’il eut parlé, dès qu’il eut exprimé sa peine singulière, une multitude de Renés se reconnurent et se levèrent en s’écriant : Moi aussi !
Ce que René a surtout de propre, c’est de se mettre en présence de sa tristesse, de la regarder en l’admirant et en la chérissant, de'|la revêtir, comme un beau fantôme, d’harmonie et de blanche lumière.
* Il y a quelque temps aussi que Bossuet, dans sa Lettre au Père Caffaro sur la Comédie, disait en évêque chrétien, et se référant aux Pères de l’Église : « Que si on veut pénétrer les principes de leur morale, quelle sévère condamnation n’y lira*t-on pas de l’esprit qui mène aux spectacles, où ( pour laisser tous les autres maux qui les accompagnent ) l’on ne cherche qu’à s’étourdir et qu’à s’oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui, qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l’homme a perdu le goût de Dieu?» Bossuet, s’il avait pu être témoin de cet ennui des René et des Oberman qu’il avait si admirablement défini à l’avance, aurait donc pu lui dire : « Je te connais ! » Mais, chez Bossuet, cette connaissance profonde et cette dénonciation de l’ennui inhérent au cœur humain est de toutes parts encadrée et dominée par l’idée chrétienne. On ne songe même à la relever chez lui que depuis que la maladie, en se trahissant à découvert et en s'étalant, est devenue une gloire.