CORPS D’ARMÉE DES LETTRES EN BELGIQUE
qui s’y groupaient à la ün de l’Empire, au pied de la chaire de M. Royer-Collard. On peut dire que ces trois courants divises, ou rapprochés sans se confondre, traversèrent dans'] toute son étendue la Restauration, et la fertilisèrent réguliè- i rement, comme en étant les artères principales. Mais il y eut, «n sus les accidents imprévus, les talents individuels, un* Paul-Louis Courier, un Béranger, nés tout entiers d’euxmèmes; le génie poétique d’un Lamartine, descendu un matin on ne sait d’où , et nous dirions volontiers du Ciel , s’il n’avait montré depuis combien il tenait à la terre. La poésie lyrique éclatant dans une floraison tardive et soudaine; l'histoire, — l’histoire philosophique, raisonnée et savante, — ou «pique, narrative et pittoresque; la critique littéraire sous toutes les formes et sous celles même qui simulaient l’originalité et jouaient la création; l’intelligence impartiale et près-' que passionnée des âges précédents; une curiosité expansive •et sympathique vers toute noble source, vers toute belle forme contemporaine étrangère : voilà en quelques traits l’aperçu d’une époque qui était encore en pleine production au moment où elle fut interrompue et où l’heure de la dispersion sonna. Ce qui la distingue par-dessus tout et ce qui faisait sa force, c’est qu’elle avait le sentiment d’organisation et d’ensemble, sentiment qui s’est fort affaibli depuis dans les Lettres, tellement qu’il a pu apparaître dans la période dernière des individus de talent, mais qu’il ne s’est plus reformé #de groupe puissamment animé.
Je causerai devant vous (j’ai presque dit aveç vous ) , Messieurs, de toutes ces choses. Ma pensée se compléter», se corrigera plus d’une fois en songeant en queL lie’u et devant qui je parle. Je parle dans une contrée de langue française, mais qui, de tout temps, a eu son mode d’existence propre, et qui se rattache maintenant à une vraie nation. Tout pays qui a un vif sentiment de sa nationalité ne saurait manquer d’une littérature. La Belgique l’a déjà prouvé; et, avec ce sens qui la caractérise, elle a pourvp d’abord, dans sa renaissance politique, au plus solide et à l’es 1 sentiel, à ce que j’appellerai le corps d’armée de la lit- f
térature : elle a produit ses modernes historiens; et il me serait facile d'en saluer ici même, sans sortir de cette enceinte 1 . — Dans l’étude du passé, j’aurai pltfs d’une fois à m'instruire et à m’informer aux sources prochaines, à me souvenir de ce qui me sera donné par les échos d’alentour. Le sécond monument le plus ancien en date de la langue romane du Nord, de celle qui deviendra plus tard la langue française, est sorti d’un monastère du Hainault : c’est le C antique de Sainte E ulalie. Le . célèbre^Bomttn de Renar t qui faisait les délices du moyen âge — *du moyen âge du Nord également, — l’une des productions d’alors qui ont le moins perdu aujourd’hui, est, selon toute probabilité, d’origine belge : et de nos jours ne retrouverait-on pas encore quelque chose de celte veine transmise aux environs, dans quelque * conté ur moraliste, dans quelque fabuliste malin *?J’ai nommé Froissart et Commynes, de vraies gloires. La Cour de Bourgogne fut le siège de cette décadence pompeuse des quatorzième et quinzième siècles, qui se délectait aux belles joutes, aux grands romans et aux contes. Les noms des seigneurs de Brabant, de Flandre, de Hainault, reviennent à tout moment dans les vieilles histoires, et Ogier, dit le Danois , était de Liège 3 .
Mais le génie des lieux, pour rendre scs oracles, veut être consulté avec lenteur, et on ne le brusque pas en un jour. S’il y a des côtés prompts et saillants, il en est d’autres qui se dérobent. C’est d’ici, c’est de chez vous. Messieurs, qu’un matin, au siècle dernier, est sortie une voix harmonieuse qui a aussitôt enchanté le monde : il suffisait d’une oreille et d’un cœur pour la sentir. Tout n’est pas aussi courant et aussi facile. Blême quand une contrée peut inscrire aux deux extrémités •.le sa zone brillante le nom de Rubens et celui de Grétry 4 , elle garde encore bien des richesses dans ses replis, de ces
* M. Ad. Borgnct, alors recteur de l’Université, est l’auteur de V Histoire des Belges à la fin du XVIII e siècle.
2 M. Rouveroy, de Liège, a fait des Fables estimées dans le pays: celles de M. le baron de Stassart sont connues en France.
, 3 De Liège ou des environs. — Voir la préface du roman d 'Ogier l’Ardenois, publié par M. Barrois (1842).
4 Rubens né à Anvers, Grétry A Liège.