SUCCESSEURS DE RENÉ
Nous continuons de retrouver sur sa trace les plu s brillants de ses successeurs :
« La solitude absolue , le spectacle de la nature , me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l’abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m’élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l’idéal objet d’une flamme future; je l’embrassais dans les vents ; je croyais l’entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire *, et les astres dans les deux, et le principe même de vie dans l'univers. »
C’est juste l'Isolement de Lamartine, toujours avec la
différence des complexions et des natures :
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D’un oeil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève, Qu’importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qui m’éclaire ;
Je ne demande rien à l'immense univers.
1 Ce fantdme imaginaire. . . Il a un peu matérialisé cela dans les Mémoires d’Outre-tombe, au chapitre intitulé Fantdme d’amour, titre presque ridicule, ajouté sans doute, j'aime à le croire, par le directeur du journal où ces Mémoires parurent d'abord ; car il faut un litre et une affiche au feuilleton. 11 y a bien un des chapitres précédents qui est intitulé : Premier Souffle de la Muse. Ce qui doit passer en courant et à la légère est devenu une marque et une enseigne. Le trait délicat est grossi et comme appesanti ; mais lea générations nouvelles aiment ces signes extérieurs de force.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux.
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là je retrouverais et l'espoir et l’amour.
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague Objet de mes voeux, m’élancer jusqu’à toi I Sur la terre d’exil pourquoi rcsté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir ce lève et l’arrache aux vallons ;
Et moi je suis semblable à la feuille tlétrie ;
Emportez-moi comme elle, orageux Aquilons !
Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété : « Levez-vous vite, Orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie... » Mais René a plus d’énergie que Lamartine et quë tous les Jocelyns du monde quand il continue en eés immortels accents :
« La nuit, lorsque l’aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu’à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j’aurais eu la puissance de créer des mondes. Ah! si j’avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais! O Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu m’eusses amené par la main une Éve tirée de moi-même... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j’aurais prié l’Éternel de te donner le reste de ma vie. »
On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans Ja forêt, le cri d’Eudore tenant Velléda sur le rocher.