‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 172 sur 194 · ORGUEIL ET ISOLEMENT DANS LE MALHEUR · texte numérisé non relu

ORGUEIL ET ISOLEMENT DANS LE MALHEUR

René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir. C’est alors qu’Amélie reparaît. Je n’insisterai pas sur œtte dernière moitié du récit. Je remarquerai seulement qu’ici René obtient un peu ce qu’il désire : il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie jusque-là, son état moral se composait d’une suite de désenchantements sans cause précise : désormais il a son accident singulier entre tous, son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire : « Mon chagrin môme, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède : on jouit de oe quitten t pas commun r mémo c ette chose est un malheur. » Et plus loin : « Je ne sais ce que le Ciel me réserve, et s’il a voulu m’avertir que les orages accompagneraient partout mes pas. » Il peut désormais caresser à son gré sa chimère, c’est-à-drre l’orgueil et l’isolement dans le malheur. Tel qu’il est et que nous le connaissons, il est récompensé par cette conclusion romanesque bien plus qu’il n’en est puni. Étrange moralité! . .

La fin , d'ailleurs, de son récit, cette dernière nuit passée à terre, son cri lointain d’adieu à sa sœur et au vieux monde, son dernier salut au matin du départ, tout cela est d’une beauté accomplie d’expression et d’i- - mages. Ce sont de ces pages qu’il est bon d’offrir, en les détachant, et de rappeler à ceux qui, tout fiers d’avoir surpris en défaut le vieillard, seraient tentés d’oublier que M. de Chateaubriand est et demeure en définitive le premier écrivain original de notre âge :

Si

« L’ordre était donné pour le départ de la flotte, déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au baisser du soleil; je m’étais ^arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d’écrire ma lettre d’adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m’occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J’écoute,

et au milieu de la tempête je distingue les coups de canon d’alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout était désert, et où l’on n’entendait que le rugissement des flots. Je m’assieds sur un rocher. D’un côté s’étendent les vagues étincelantes, de l’autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière paraissait à la fenêtre grillée. Était- ce toi, ô mon Amélie ! qui, prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages d’épargner ton malheureux frère ? La tempête sur les flots, le calme dans ta retraite ; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l’asile que rien ne peut troubler ; l’infini de l’autre côté du mur d’une cellule; les fanaux agités des, vaisseaux, le phare immobile du couvent; l’incertitude des destinées du navigateur, la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; d’une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie! orageuse comme l’Océan ; un naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, écho du rivage américain qui répétez les accents de René , ce fut le lendemain de cette nuit terrible qu’appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis s’éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie , et les faîtes du monastère qui s’abaissaient" à l’horizon. »

Le vrai René finit là. Les paroles de réprimande qu’adresse à ce malade si content de l’être le vénérable Père Soüel ne sont que pour l’assortiment, et pour fournir le prétexte d'insérer un tel épisode troublant dans un ouvrage consacré au Christianisme. Elles sont sévères sans être pénétrantes et efficaces. J’appelle cela une moralité

plaquée. < *

En vain l’auteur a cherché à se disculper complète-

ment à cet égard dans la Défense du Génie du Christianisme. Plus il s’attaque durement à Jean-Jacques et à l’auteur de Werther ( dont il réclamera plus tard la parenté quand il récriminera contre Byron), plus il mon-

Page 1