SEIZIÈME LEÇON
Succès du Génie du Christianisme. — Chateaubriand secrétaire d’ambassade.
— Lettre inédite. — Étourderies à Rome. — Retour et démission. — Littérature de Napoléon. — Chateaubriand en duel avec lui. — Lettres sur l’Italie, — sur la Campagne romaine. — Chateaubriand paysagiste. — École romaine. — Souvenir d’une conversation. — Le poème des Martyrs.
— Trois sortes d’Épopées.
Le Génie du Christianisme , y compris Atala et René, eut un succès tel que rien ne le saurait rendre. Les éditions, les traductions se multiplièrent*; l’auteur, du premier coup, avait enlevé la renommée . La seconde édition, publiée en avril 1803, était dédiée au Premier Consul en ces termes :
« Citoyen Premier Consul,
« Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme ; c’est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l’auguste cause qui triomphe à l’abri de votre puissance. On ne peut s’empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence
* Le Génie du Christianisme parut vers le mois d’avril 1802. La première édition en fut tirée à quatre mille exemplaires. Dix mois après, l’édition était épuisée, et elle avait eu à lutter contre deux contrefaçons, l’une dans le nord de l’Allemagne, l’autre dans le midi de la France, à Avignon. Pour satisfaire à l’avidité du public, on se mit à préparer, vers le mois de mars 1803, trois éditions nouvelles pour paraître à la fois ou presque à la fois. ( Voir quelques détails dans mon article Fontanes, Portraits littéraires, tome II, page 253, 1844. — Voir aussi dans le Bulletin du Bibliophile de janvier 1848, p. 649, des instructions de Chateaubriand à son libraire sur la destination des exemplaires de luxe. La famille Bonaparte y est traitée royalement.)
qui vous avait marqué de loin pour l’accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent; la France, agrandie par vos victoires , a placé en vous son espérance , depuis que vous appuyez sur la Religion les bases de l’État et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de Chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.
« Je suis avec un profond respect, etc. »
L’auteur venait d’être attaché à la diplomatie , et il ne tarda pas à recevoir ses ordres de départ pour Rome, où il allait comme secrétaire d’ambassade auprès du cardinal Fesch. Dans le voyage il s’arrêta quelque temps à Lyon, cette ville essentiellement catholique où il était déjà allé l’année précédente, et où les ovations dont il avait été l’objet se renouvelèrent. Il écrivait de là à un ami, M. Gueneau de Mussy (je choisis cette lettre entre d’autres plus ou moins semblables, et qui fourniraient matière à des commentaires du même , genre ) :
« J’ai traversé, mon cher ami, une partie de ces montagnes du Morvan où vous voulez faire errer votre jeune homme *. J'y ai vu la lune; j’y ai entendu la caille et le rossignol, et j’ai pensé* à vous. J’étais bien triste. Cette vie vagabonde commence à me peser; je ne suis plus soulevé par les espérances de la première jeunesse. Je comptais ce matin sur mes doigts, en regardant le Rhône , le nombre de fleuves que j’ai traversés en Europe et en Amérique, et j’ai été effrayé, je vous assure, de la multitude des rivages qui m’ont vu passer*. Dans quel lieu a donc été ma vie? Sept années au collège, quatorze ans voyageur, je ne puis compter que douze ans d’enfance sur le sol et sous le toit paternels. Ce qui m’épouvante c’est le
1 C’est une allusion à quelque projet d’ouvrage de M. de Mussy.
2 Les rôles sont changés : c’est la nature qui devient le spectateur et qui l’a vu passer. C’est lui qui est sur le premier plan, la nature ne vient que sur le second. Cet étonnement sur lui-même, qui va se marquer de plus en plus, est naïf.