ÉTOURDERIES A ROME
Mais bientôt le vent change, tout se gâte, etFontanes, son grand appui à la Cour consulaire, en est réduit à écrire à M. Gueneau de Mussy (5 octobre 1803) :
« ... Je voudrais bien, mon cher ami, être heureux en vous, car je ne le suis guère pour mon propre compte. J’ai éprouvé quelques amertumes depuis votre départ. Des étourderies de notre ami Chateaubriand m’ont été vivement reprochées. Je crains bien que ce pauvre ami n’ait choisi la carrière qui lui convenait le moins. Son ambassadeur 1 est un sot, j’en conviens; mais il est oncle et tout-puissant. Le secrétaire, qui devait user de la plus grande circonspection auprès d’un ennemi si redoutable, surcharge tous les courriers de ses plaintes. Or, vous savez qu’il y a en Europe un écho qui redit tout : cet écho est à la poste où toutes les lettres sont décachetées. Jugez de l’effet de confidences pareilles. Rome , le cardinal Consalvi, le Pape lui-môme , sont les premiers dénonciateurs de notre ami accusé par son ambassadeur. Le Pape n'est plus qu’un vice-consul, et c’est ce que n’a pas senti Chateaubriand. Pour comble de ridicule, M me de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le Maître s’est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux qu’il m’est possible mon ami, mais que puis-je contre l’orage? Dimanche dernier pourtant on m’a paru moins irrité. Cependant la prévention reste, et ce qu’il y a de pis, c’est qu’on croira qu’un homme qui écrit est incapable de toute affaire et ne convient à aucune place administrative... »
M me de Beaumont, déjà bien malade, était donc
Sévigné qui venait de danser avec Louis XIV. — « Je le crois bien, ma cousine, lui répondit Bussy, après ce qu’il vient de faire pour vous. » — Chateaubriand ne veut pas qu’on le prenne pour M m ' de Sévigné et il fait comme elle, et nous aurions fait comme lui.
1 Le cardinal Fesch. — Dans l'ouvrage que l’abbé Lyonnet a consacré à ce prélat (Le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon; 2 vol. 1841), on trouvera au tome 1", pages 280-284, des détails sur la mésintelligence qui s’était élevée entre lui et son secrétaire d’ambassade. Le cardinal Fesch n'était pas un supérieur accommodant, pas plus que M. de Chateaubriand n’était un subordonné commode.
allée rejoindre M. de Chateaubriand à Borne : elle ne tarda pas à y mourir entre ses bras (4 novembre 1803 ). Ce qui aurait pu le perdre le releva dans l’opinion. Il s’honora par la manière dont il remplit envers elle tous les devoirs de l’amitié et de la religion.il trouva moyen de se faire regretter, en partant, de ceux-là même qu’il avait d’abord indisposés. Il avait le don , quand il le voulait , de retourner les cœurs , à commencer par le sien. Au moment de quitter cette Rome qui lui était devenue odieuse , tout d’un coup il se met lui-même à en regretter le séjour, ou du moins il en a l’air. Il écrit à Fontanes une Lettre admirable , faite pour être publiée , dans laquelle il célèbre les grandeurs romaines en les égalant par sa parole ; le souvenir de M me de Beaumont s’y mêlait avec sensibilité et avec art :
« Quiconque s’occupe uniquement de l’étude de l’Antiquité et des Arts, ou quiconque n’a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome *. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cceur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu’il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S’il est malheureux, s’il a mêlé les cendres de ceux qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d’un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metella au modeste cercueil d’une femme infortunée! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l’Ombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie, ou d’Agrippine encore occupée de l’urne de Germanicus. S’il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s’arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second Empire, plus saint dans son berceau,
' * Rome, disait-il encore en causant, c'est le plus grand appui aux lassitudes de l’âme. »
ROME CHATEAUBIUANESQUE
plus grand dans sa puissance que celui qui l’a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux Catacombes sous l’œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière , et semblent plus voisins des Cieux. »
Art, émotion, poésie et magnificence d’expression, qu’est-ce qu’il y a devrai dans tout cela ? Je répondrai : tout cela à la fois, mais c’est dire que l’émotion, la douleur n’est pas Souveraine *.
Revenu à Paris au commencement de 1804 , M. de Chateaubriand était nommé ministre dans le Valais, lorsqu arriva la fatalç affaire de duc d’Enghien, et il envoya sa démission*
Tôt ou tard, et même quand la cause eût été moins noble, on peut dire que ce divorce entre Napoléon et
' Cette poésie de Rome, soit de la Rome antique, soit de la Rome catholique, de cette Rome qu’on pourrait appeler Chateaubrianesque (tant il se l’était appropriée), il l’eut et la conserva éclatante, et vive jusqu’à la fin, et il ne l’a nulle part plus admirablement exprimée, ni d'un sentiment plus religieux, que dans une lettre à M œe Récamier du mercredi saint, t5 avril 1829; il était alors ambassadeur : « Je com- ' mence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la Chapelle- Sixtine, après avoir assisté à Ténèbres et entendu chanter le Miserere.
Je nu-, souvenais què vous m’aviez parlé de cette belle cérémonie, et j’en ’ tais à cause de cela cent fois plus touché. C’est vraiment incomparable : cett£ clarté qui meurt par degrés, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de Michel- Ange; tous ces cardinaux à genoux, ce m.uveau Papeqirosterné lui-méme au pied de l’autel où quelques jours avant j’avais vu son prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde s’élevant par intervalles dans le silence et la nuitl'idée d’un Dieu mourant sur la Croix pour expier les crimes et les fai! blessés des hommes ; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican : que n’étiez-vous là avec moi! J’aime jusqu’à ces cierges dont la lumière étoulfée laissait échapper une fumée blanche, image d’une * * vi.- subitement éteinte. C’est une belle*chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir. » — Il avait même pensé, dans un temps, à placer son tombeau à Rome, il voulait y reposer dans quelque sarcophage antique : il n’y eut qu’un rocher et l’Océan qui lui parurent plus en harmonie avec ses songes durant le long sommeil.
Chateaubriand devait éclater. C’est Napoléon qui , dans une lettre à son frère Joseph, alors roi de Naples , écrirait : «Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie , et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre. » Or Chateaubriand était de ces gens de Lettres* qui veulent devenir ministres. Nous en avons connu depuis comme cela. Il a fait presque autant d’élèves en ce genre que du côté de René , et je doute même qu’il ait été beaucoup plus satisfait des uns que des autres.
Napoléon avait d’ailleurs du goût pour ce talent qui avait de l’extraordinaire et parfois du grand au niveau du sien : a Chateaubriand , disait-il à Sainte-Hélène , a reçu de la nature le feq sacré : ses ouvrages l’attestent. Son style n’est pas celui de Racine, c’est celui du Prophète. Il n’y a que lui au monde qui ait pu dire impunément à la tribune des Pairs que la redingote, grke et le chapeau de Napoléon placés au bout d’un bâton sur la côte de Brest feraient courir l'Europe aux armes'. »
Napoléon n’avait aucune littérature régulière , mais il excédait à force d’esprit celle de son temps. Jeune , ce sauvage qui cherchait encore son génie avait commencé par écrire de pures déclamations romantiques. On sait son admiration pourOssian. Arrivé à la gèandeui», il devina vite tout ce qu’il convenait de savoir et.d’admirer. Corneille le frappa d’abord; il ne vint que plus tard à Racine. De bons juges qui l’observaient de près ont noté le moment où commença à se former en lui cette admiration plus réfléchie et, si j’ose dire, plus civilisée, pour
* Dans la Préface de ses Mélanges politiques (édit, de 1828. page xv Cliateaubriand se défend d’avoir dit exactement cette phrase, et il la rectifie. Je l'aime mieux dans la version de Napoléon.
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\ le théâtre de Racine 4 . Malgré tout , on peut affirmer avec certitude qu’il ne rencontra nulle part une poésie qui répondit pleinement à la sienne et qui le satisfit. Chateaubriand seul lui en offrait quelques traits. Aussi , malgr é les incartades qu’il en essaya, il lui conserva I toujours une prédilection «t lui rendit justice. 11 le jugeait , en définitive, avec le calme que donne le sentiment de la supériorité.
Cette justice rendue par Napoléon est bien ce | qui tourmente Chateaubriand et ce qui lui pèse. Il n’en a eu aucune en retour, à l’égard de Napoléon;
- • il le sent, et il en a quelque remords. Il essaye après coup de justifier ses violences, et il les aggrave. Il institue dans ses Mémoires un antagonisme permanent, un duel fort inégal et presque ridicule entre Iô dominateur du monde et lui. On l’y voit passer continuellement d’un extrême à l'autre, de l’outrage à l’admiration, de l’hommage à l’invective. Il sent que Napoléon est et sera la grande figure populaire des âges modernes, et il reconnaît l’inconvénient de venir se heurter contre cette idole , lui qui prétend à être une idole aussi. De là les contradictions pénibles et les alternatives inextricables de jugement par lesquelles il essaye de concilier les colères de son passé et les ÿ calculs de son avenir. L’observateur désintéressé s’étonne que tant de misères aient trouvé place dans l’àme d’un vrai poète, ou du moins qu’il ne les ait pas su
maîtriser. — On peut dire que la figure grandis- 1
4 II faut voir dans la Correspondance de Voltaire une trijs belle Lettre à Vauvenargues (15 avril 1743) sur Corneille et sur Racine. Vauvenargues, qui me représente l'idéal de la plus belle âme civilisée, s’était déclaré trop exclusivement pour Racine. Voltaire, en paraissant l’approuver, le remet dans la voie juste à l’égard de Corneille et le redresse. C’est le bon sens exquis et délicat, et celle fois biea équitable.
santé de Napoléon est devenue , à la lettre , le cauchemar de Chateaubriand.
Pendant son séjour à Rome, Chateaubriand conçut la première idée du poëme des Martyrs, et il écrivit ) ses Lettres sur l'Italie à Joubert, sa Lettre sur Rome à Fontanes. Cette dernière passe avec raison pour une des productions les plus parfaites et les plus classiques de l’auteur.
Dès les premières pages des Lettres à Joubert, on s’aperçoit qu’on n’a plus affaire au jeune disciple de Jean- Jacques, ardent, entbousiate, qui allait exhaler son premier rêve étouffant à travers les savanes de l’Amérique. Le voyageur est devenu plus réfléchi, plus rassis • maître désormais de ses émotions, il ne les prodigue n plus. En traversant les Alpes, il est comme en garde I contre une admiration nouvelle. On dirait qu’il craint de trop louer à son tour ce que Jean- Jacques a surtout / admiré et décrit, ce qu’Oberman décrira. M. de Cha-‘ teaubriand est et restera le grand antagoniste des ‘montagnes ; il leur en veut; il a cherché querelle au Mont- Blanc, dans un voyage qu’il y fit en 1805. Nous n’avons pas à discuter ici cette question de paysagiste ; des juges compétents lui ont répondu ; et comme vérité, comme sentiment de nature, je ne craindrai pas d’opposer l’autorité de Tôpffer à celle de Chateaubriand lui-même. Si vaste que soit l’imagination, on dépend toujours plus ou moins de ses impressions premières. « Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu’il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu’il parcourt et semble habiter un monde étranger. rf C’est l’illustre voyageur qui a dit cela , et il en est la preuve. M. de Chateaubriand aime l’espace, l’infini ; il a commencé par l’embrasser sous la forme des savanes Américaines. Cette forme première de son ad-