‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 180 sur 194 · CHATEAUBRIAND N’AIME PAS LES ALPES · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND N’AIME PAS LES ALPES

miration et de son rêve , il la cherchera un peu partout; il la retrouvera en partie jusque dans le désert de la campagne romaine; mais là où elle manque absolument, et où lè développement est en sens inverse, comme dans les montagnes, il se sentira désappointé, désorienté, et il n’entrera qu’à son corps défendant dans ces points de vue nouveaux où la grandeur s’achète par des replis.

Il n’aime les montagnes que comme horizon. Il consent bien à les admirer de loin ; mais de près, elles le diminuent, elles l’écrasent.

En traversant les monts de Savoie, Chateaubriand trouve pourtant de ces traits qui ne sont qu’à lui pour les peindre. Ayant passé Saint-Jfean-de-Maurienne, il est forcé , faute de chevaux , de s’arrêter à Saint-André vers le coucher du soleil :

« J’allai, dit-il, me promener hors du village. L’air devint transparent à la crête des monts; leurs dentelures se traçaient »

avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts , et s’élevait vers leur cime. »

C’est le contraire du Majoresque cachent altis de montibus umbrœ. On est déjà dans la montagne : l’ombre ne descend plus, elle monte. — Sa conclusion sur les Alpes leur est médiocrement favorable :

« En général, les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l’Amérique septentrionale, ne m’ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site que l’on remarque < dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d’un Siminole sous un magnolia, ou d’un Chipowais sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d’un Savoyard sous un noyer. »

Ce ne sont pas les Alpes, ô voyageur! qui ont perdu

leur virginité de site ; ce n’est pas l’Iung-Frau , làbas dans sa fleur de neige, qui a perdu sa fraîcheur première; c’est votre àme, c’est déjà votre faculté de sentir qui ne l’a plus.

Le voyageur semblait, dans le premier moment, douter de l'Italie elle-même; mais ici cette froideur ne tient pas longtemps en présence du riche paysage des Géorgiques, et dès la seconde lettre il écrit :

« Réparation complète à l’Italie. Vous aurez vu par mon petit journal daté de Turin, que je n’avais pas été très-frappé de la première me. L’effet des environs de Turin est beau , mais ils sentent encore la Gaule; on peut se croire en Normandie, aux montagnes près... Mes jugements se sont rectifiés en traversant la Lombardie ; l’effet ne se produit pourtant sur le voyageur qu’à la longue. Vous voyez d’abord un pays fort ri- -che dans l’ensemble, et vous dites : « C’est bien; » niais quand vous venez à détailler les objets, l’enchantement arrive. Des j irai ries, dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais, se mêlent à des champs de maïs, de riz et dé froment; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d'un éclialas à l’autre , formant des guirlandes au-dessus des moissons : le tout est semé de mûriers, de noyers, d’ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrain*», des paysans et de6 paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tète, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des harques sur les courants d’eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse jusqu’à Milan , centre du tableau : à droite on aperçoit l’Apennin, à gauche les Alpes. »

Toutes les pages qui suivent sur l’Italie ne sont que des notes ; îl se proposait d’en faire une vingtaine de lettres. Il n’y a que celle à M. de Fontanes qu’il ait écrite. Dans ces notes, prises au courant de la plume et nourries de souvenirs classiques, il y a de belles

NOTES SCR I/ITALÏE

pensées, bien que trop d’antithèses*. On y trouve le premier jet de ce qu’il reprendra et encadrera plus tard dans les Martyrs. Eudore ne fera souvent que répéter les mômes impressions et presque les mêmes paroles que notre voyageur. Ainsi, à propos de sa course an Vésuve, M. de Chateaubriand nous dit : « Né sur les rochers de l’Armorique , le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer.; et sur combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser ces mômes flots que je retrouve ici? Qui m’eût dit, il y a quelques années, que j’entendrais gémir aux tombeaux de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l’Angleterre, ou sur les grèves du Maryland?... » Eudore aura le môme mouvement et le rendra mot pour mot dans les mêmes termes : « Né au pied du mont Taygète, me disais-je, le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille... » Et ce qui suit 2 . Mais n’anticipons pas.

En général, M. de Chateaubriand est un peu trop disposé à s’étonner de sa destinée, et à prendre comme chose singulière et qui n’arrive qu’à lui ce qui est le sort de bien des hommes en cet âge. Et qui donc, de nos jours, n’a pas voyagé? Qui n’a pas essuyé la pluie et le soleil sous bien des climats? Qui n’a pas été tantôt ministre ou ambassadeur, tantôt pauvre diable? Homme,

* Cet abus est surtout sensible dans la Lettre sur la Villa Adriana.

— Cette antithèse et ce cliquetis de souvenirs se retrouveront, à plus de trente ans de distance, dans un Fragment descriptif sur le Château de Maintenon ( Souvenirs et Correspondance de M" 1 ' Récanner tome n, page 453), mais alors à l’état de décadence visible-, l anti- thèse, chez lui, était devenue un tic, une vraie manie.

2 Les Martyrs, livre X. — On a vu tout à l’heure, dans la lettre écrite à M. Gueueau de Mussy, une troisième variante de la même idée:

« Je comptais ce matin sur mes doigts en regardant le Rhône, etc. »

pourquoi tant s’étonner d’avoir été sujet aux diverses chances humaines? Était-ce la peine de tant courir le monde, pour ne sortir jamais de soi* ?

La Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine est comme un paysage de Claude Lorrain ou de Poussin : lumière du Lorrain et cadre du Poussin ! '

« Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Écriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte de6 hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. (Il faut lire toute cette page)... Vous croirez peut-être, mon cher ami, d’après cette description, qu’il n’y a rien de plus affreux que les Campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s’écrier avec Virgile : Salve , magna Parens... Rien n’est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux conteurs suaves et fuyant «des montagnes qui le terminent... »

Je nefais que donner la note, et je renvoie à l’admirable développement. Parlant des femmes romaines, de ce caractère matronal et digne qui les distingue dès la jeunesse bien plus que la grâce, il dit :

« La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les

4 Montaigne n’était pas ainsi •. « Il se tire, disait-il, une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde : nous sommes touls contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nez... A qui il greslesurla teste, tout l'hémisphère semble estre en tempeste et orage... Ce grand monde c’est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais... Tant de remuements d’estat et changements de fortune publique nous instruisent à ne pas faire grand miracle de la nostre...» ( Essais , liv. i, ckap. xxv.) M. de Chateaubriand, au contraire, fit toujours grand, miracle de sa fortune. A chaque accident qui lui arrivait, il disait avec un mélange de satisfaction et de tristesse : « Je suis né pour tous les malheurs ! De telles choses n’arrivent qu’à moi ! »

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