ÉCOLE ROMAINE
Cornélie ; on croirait voir des statues antiques deJunon ou de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples. »
Notez que c’est ce dernier trait qui achève et accomplit la pensée. On croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas, on trouverait encore cela assez aisément, et on s’arrêterait satisfait. Le reste est du grand écrivain, qui ne laisse rien à dire après lui et qui ferme le cercle d’or.
En prose, il n’y a rien au delà. Après de tels coups de talent, il n’y a plus que le vers qui puisse s’élever encore plus haut avec son aile.
« N’oubliez pas, m’écrit un bon juge, Chateaubriand comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en français. Rousseau n’a ni sa grandeur, ni son élégance. Qu'avons-nous de comparable à la Lettre sur Rome ? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence! L’un est génevois, l’autre olympique. »
Cette belle Lettre a produit en français toute une école de peintres, une école que j’appellerai romaine. M rao de Staël la première s’inspira de l’exemple de Chateaubriand : son imagination en fut piquée d’honneur et fécondée ; elle put figurer Corinne , ce qu’elle n’eût certes pas tenté avant la venue de son jeune rival.
M me de Staël n’est pas si Üère , si élégante que Chateaubriand ; mais elle est aussi élevée, et, au fond, plus sérieuse.
A cette école éprise des grandeurs silencieuses et solitaires de Rome, se rattachent M. Charles Didier, qui a su repasser avec originalité sur les mêmes paysages ; la femme distinguée auteur du roman de Sextus' ; M. J. -J. Ampère, quia si bien peint Rome aux diffé-
1 M“* Hortensc Allart.
rentsûgts, et le léger Stendhal lai-même (Beyle), qui se retrouve sérieux et qui revient au grand goût quand il parle de ces choses augustes.
Lamartine a lui-même beaucoup vu, beaucoup aimé et chanté l’itaÜe , mais son Italie a plus de mollesse. Le séjour habituel de Lamartine était Fioreaee, et ses excursions préférées étaient Naples, Ischia, le golfe de Baïa. Chateaubriand 6’attache plus à Rome.
11 a les grandes lignes précises de l’horizon sabm. L’autre exprime les soupirs, les parfums, les vagues ondulations de cette mer amoureuse dans ce golfe délicieux :
Vois-tu comme le flot paisible Sur le rivage vient mourir ?
VoiS-tu le volage Zéphir . Rider d’une haleine insensible L’onde qu'il aime à parcourir?
Colline de Baïa, poétique séjour,
, Voluptueux vallon, qu’habita tour â tour
Tout oe qui fut grand dans 'le monde.
Tu ne retentis plus de gloire ni d amour.
Tas une voix qui me réponde,
Que le bruit plaintif de cette onde,
Ou l'écho réveillé des débris d'alentour !
Ainsi tout change, ainsi tout passe;
Ainsi imufi-ménies bous passons.
Hélas ! sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur celte mer où tout s’efface 1 .
Je me permettrai de donner ici, pour conclure sur ce côté romain de Chateaubriand, une note prise autrefois après une conversation tout historique, dans la-
1 Dans les Confidences, M. de Lamartine parle dignement de Rome, et avec une fermeté de ton chez lui inusitée. Mais ces dernières manières, où il entre toujours de l’acquis, n’ont pas à mes yeux la même authenticité que les premières manières, comme témoignage direct de l’impression originale.