‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 21 sur 194 · REGNES DE VOLTAIRE ET DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

REGNES DE VOLTAIRE ET DE CHATEAUBRIAND

naître, fleurir et régner, puis se trouver en face d’une autre génération nouvelle déjà grandie , laquelle à so tour lui dispute l’empire. Eh bien, H y a un homme qui a eu le privilège de durer et de persister, disons mieux, de régner durant, les trois périodes, durant les trois fois quinze ans que nous avons traversés : trois âges I d’homme! Sous le Consulat et l’Empire il brille du pre- J mier jour, dès le premier matin ; comme un météore. 7 Sous la Restauration il est à son zénith; il la remplit. Bien plus, il est au cœur des choses et des luttes de \ chaque jour, et l’on reconnaît son épée à l’éclair dans \ chaque mêlée. Sous le dernier régime ; il se tient à i’é- \ cart, et ne sort plus de sa tente que par intervalles; il n’a plus, si vous le voulez, qu’un règne honoraire, surtout dans ces derniers temps; mais enfin, le respect, l’admiration ne se sont pas retirés de lui un seul jour ; et celui dont nos pères , encore jeunes , lisaient avec étonnement et avec la surprise de la nouveauté Alala ou René, voilà que vous cherchez chaque matin avec curiosité ses dernières pages sorties de sa tombe , et toutes parfumées pourünfr( au moins quelques-unes ) d’un certain souffle de jeunesse et’d’un reste de fraîcheur. Il y a là une destinée littéraire et jjlus que littéraire , une destinée vraiment historique et monumentale , à laquelle se rattache de loin aux yeux de la postérité toute une période accomplie. Ce sont des monarques dans la république des Lettres, que des personnages qui durent comme Voltaire ou comme M. de Chateaubriand. Ils obtiennent, ils usurpent une espèce de sceptre. Je ne prétends pas établir un rang^, ni fixer la valeur des œuvres, mais seulement mesurer les rapports apparents et

lente Notice sur Rolliu par scn ami Gueneaq de Mussy ( 1805 ). Mais le mot n’a retenti pour tous que depuis que le grand Écho l'a répété.

l’étendue du rayon; et en ce sens, on peut dire que M. de Chateaubriand est et demeurera en perspective le premier, le plus grand des lettrés français de son âge.

Mais nous avons à voir en quellës~clrcônstances il s’est produit, et ce qu’était le monde littéraire à la veille de son apparition : car qp fut moins, un auteur d’ouvrages copaplets et parfaits en eux-mêmes qu’un homme de mouvement et d'influence; et la première des qualités de son génie se trouve encore l’à-propos *.

La littérature du dix-neuvième siècle est séparée de 'celle du dix-huitième proprement dit, par un intervalle ! j e dix années qui s’étendent depuis la prise de la Bastille jusqu’au 18 Brumaire, depuis le moment où s’ouvrit la brèche contre l’ancien régime jusqu’au jour où l’on recommença l’ère d’un régime nouveau. Cet intervalle fut tout révolutionnaire, sans aucun repos , perpé. tuellement coupé par des catastrophes. La plus longue durée de chaque régime (si l’on peut appeler de ce nom le règne éphémère de constitutions mouvantes) ne passa "jamais trois années. Il ne se passa ÿanflis trois ans sans une révolution, — je ne parie pas des insurrections, il y en avait tous les jours, mais sans une révolution; ou un coup d’État comme celilï de Fructidor, qui venait avertir que rien n’était établi, Le dix-huitième siècle, au contraire, avait été une époque toute calme ôi toute

i Cet à-propos pour l'éclat, il l’eut toujours, depuis sa première entrée jusque dans les diverses circonstances critiques de sa vie, môme dans ce qu’on peut appeler ses coups de tête ; il savait prendre 60h temps et saisir 1 c joint des choses. On Veut trouver qu’il n'a manqué cet àpropos que par l’heure de sa mort. Et encore, s'en allant à cette heure tardive et confuse, il eut la satisfaction (satisfaction bien triste, mais enfin c’est la dernière des mourants) de voir s'accomplir ce qu’il avait prédit. Il put croire que la société s’en allait avec lui, de même qu elle avait attendu son signal autrefois pour commencer à renaître.

LE XVIII e SIÈCLE FAVORISE L'ESPRIT 47

paisible ; depuis la mort de Louis XIV jusqu’en 1788, i c’est-à-dire durant plus de soixante-dix ans, la France ,1 avait joui des bienfaits d’une paix intérieure , que les : expéditions et les guerres du dehors n’avaient alarmée et troublée qu’à de rares moments , et n’avaient , le plus souvent, servi qu’à exciter et à ranimer. Fontenoy, Rosbacli môme, n’étaient que des émotions; la guerre d’A)- \ mérique était une partie de plaisirs. « Après tout, écri- « vait quelqu’un qui avait eu depuis à subir toutes les •<( transes de la Révolution , et dont la pensée se repor- « tait vers ces soixante-dix années antérieures, ce sont « encore celles, depuis le siècle des Antonins, où il a « été le moins difficile et le moins périlleux d’exister. » Grâce à une si longue paix et à un si parfait loisir, la civilisation était arrivée à une extrême douceur ; la vie

humaine avait acquis tout son luxe et tout son raffinement. Le luxe de l’esprit était en première ligne , et la bonne société le prisait avant tout. Cette bonne société , ce qu’on appelait ainsi, s’était fort étendue, et formait un cercle imposant. « Des dix années de la Régence , a « dit Lemontey, il sortit un résultat général qu’on peut « réduire à ces simples termes : l’influence de la Cour « sur la capitale diminua considérablement, et I’in- « fluence de la capitale sur le royaume s’accrut au môme « degré. Toute la destinée de la France jusqu’à la fin « du dix-huitième siècle sera la conséquence de ces « deux propositions. » Les gens d’esprit qui voulaient se produire dans les Lettres avec distinction n’étaient plus, comme au dix-septième siècle, en présence surtout de la Cour, ils avaient à compter ayep l’opinion - et

cette opinion qui avait ses caprices, ses vogues ne su-

* * Querelles sur la Bulle, surl’Enc>clopédie, querelles sur la musique,

•sur le commerce des grains, etc., etc.

bit point, durant toutes ces années, de ces tempêtes et de ces secousses profondes qui changent l’atmosphère V des esprits : dans la sphère morale, le même régime ’ atmosphérique continua. Durant cette période heureuse et presque unique dans l’histoire, il s’était composé de f grands et longs ouvrages, des monuments; et les écri- Vvains célèbres avaient pu parcourir toute leup carrière, naître à la célébrité, se développer et mourir, sans être à tout moment interrompus, déjoués et harcelés par ces crises sociales et politiques qui brisent les plus prudentes destinées. Montesquieu avait pu fournir toutes les phases de son génie d’écrivain, passer des Lettres Persanes aux Considérations sur les Romains, et s’élever graduellement à V Esprit des Lois, en vertu de son seul mouvement et de son seul progrès intérieur. De telles conditions heureuses aident fort à l’unité et à la dignité et si nous reportons notre pensée sur nos écrivains d’aujourd’hui, obligés de s’accommoder à deux ou trois régimes différents et souvent contraires, coupés en 1814 et en 1815, en 1830, en 1848, nous serons plus indulgents peut-être pour leur versatilité en apparence si étrange , et pour leur carrière bigarrée ; ou du moins nous nous l’expliquerons parfaitement.

Voltaire, de même, n’avait eu, dans sa longue carrière, à subir d’autre métamorphose que celle de son talent de fplus en plus libre, de son humeur plus pétulante (s’il était possible) et plus audacieuse en vieillissant; d’ailleurs il se ressemble à lui-même d’un bout à l’autre , et il court risque de se répéter bien plus encore que de se contredire; Jean-Jacques n’avait eu à consulter que les inspirations de la nature , de la solitude , et de sa méditation mêlée de rêve. Ses plus grands orages, après ceux de la Sorbonne, étaient sortis tout formés ' de son esprit malade et de son pauvre cœur. Buffon en-

Page 1