DÉSABUSEMENT APRÈS
fin, le plus semblable à lui-même et le plus un des hommes de génie, avait pu élever, assise par assise, le monument de son Histoire naturelle, sans avoir à se déranger que pour aller et venir en carrosse de sa tour et de son parc de Montbar au Jardin du Roi. Les hommes célèbres du dix-huitième siècle avaient pu mourir et disparaître successivement, Montesquieu (1735), Voltaire et Jean-Jacques (mai et juillet 1778), d’Alembert (1783), Diderot (4784), Buffon, le dernier, fermant la marche (1788), en croyant à un adoucissement véritable, à un perfectionnement presque définitif de l’espèce et de la race humaine, et comme, après tout, l’homme, même
le plus supérieur, ne juge que par ce qu’il voit, il avait fini par se glisser dans le jugement même des plus sages et des pius fermes esprits d’alors, une part d’illusion et f. d’optimisme, qui était devenue le lieu commun des dis- ' ciples et la déclamation enthousiaste des générations confiantes. On avait oublié tout à fait que sous l’homme même le plus civilisé, on atteint vite le sauvage. Aussi' quand sonna l’heure de la Révolution de 89, tout lé monde y donna, tête baissée, dès le premier jour; mais le choc fut prompt, le réveil terrible, le désabusement
amer et cruel. La culture littéraire fut interrompue.
brusqu ement "î;
Jusqu’à la fin elle avait prospéré sans trop faiblir. Les Études de la Nature (4784) et l’adorable histoire de P ail et Virginie (4787), le Voyage en Syrie et en Égypte de Volney (1787) et ceux du Jeune Anacharsis (1788), honoraient d’un pur éclat les dernières années paisibles du règne de Louis XVI. Le Mariage de Figaro (1784), à travers les applaudissements et les rires, était déjà un signal menaçant de l’attaque révolutionnaire.
89, en arrêtant les talents déjà formés, en produisit d’autres à l’instant, et la France naquit du môme jour
oO CTI ATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE
à la vie et à l’éloquence politique. Les Romains, qui mettaient volontiers toute lalittératuredans l’éloquence, ce grand instrument de gouvernement ( Tu regere im- perio...), disaient que rien n’était plus favorable à la production des talents que les jours d’orage : « Nostra « civitas, donec erravit, donec se partibus et dissentio- « nibus, et discordiis confecit, donec nulla fuit in foro « pax, nulla in senatuconcordia, nulla in judiciis mode- « ratio, nulla superiorum reverentia, nullus magistra- « tuum modus, tulit sine dubio valeatiorem eloquen- « tiara, sicuti indomitus ager habet quasdam herbas « lætiores 1 . » Ce que Montaigne, sans en avertir, a traduit de la sorte : « L’éloquence a flori le plus à Rome lorsque « les affaires ont esté en plus mauvais estât, et que l’o- <( rage des guerres civiles les agitoit : comme un champ « libre et indompté porte les herbes les plus gaillardes 2 . » Cela était vrai pour eux plutôt que pour nous peut-être; c’étaient de rudes athlètes, et plus faits que nous à un antagonisme violent : mais sans contredire ici cette assertion classique, sans prétendre nier que le souffle des grandes tempêtes aille chercher jusque dans les profondeurs de la société et y exciter tous les hommes qui se sentent faits pour les luttes publiques et pour l’action, il n’est pas moins certain que ces époques en dévorent beaucoup avant l’heure de la maturité ; et surtout elles effarouchent, elles font rentrer en elles-mêmes ces autres natures tendres, poétiques , rêveuses , si éminemment littéraires. Virgile court risque d’y périr, et Horace attendra que la foudre ait fait silence pour commencer à -chanter. Il suivra le précepte de Pythagore : « Dans la tempête il faut adorer l’écho. » En somme, il ne se fit
' Oialogus de Oratoribus, XL.
2 Essais, liv. 1, ch. li, De la vanité des paroles.
APPARENT RÀRI NANTES
point, il ne put point se faire de grandes œuvres, de ' grandes compositions littéraires durant les dix années s • ardentes de la Révolution. La tribune eut ses momentsV de tonnerre et d’éclat, la scène eut ses soirées brillantes, comme la presse eut ses pamphlets du matin. Ces sortes d’œuvres n’excèdent pas le degré de suite et d’attention que permettent les circonstances. On peut avoir le Pkilinte de Fabre d’Églantine, le vieux Cordelier de Camille Desmoulins, et môme l’Agamemnon de Lemercier : on ne se met pas à écrire l’Esprit des Lois sous la Constituante ni sous le Directoire ; ou si on se mettait à l*éi crire, la plume tomberait des mains bien des fois, et il y aurait tel moment de désespoir où l’on jetterait au feu le manuscrit.
Je conçois même plutôt que d’illustres savants , des têtes puissantes comme celle d’un Lagrange on d’un La Place, s’isolent au sein des révolutions, s'enferment \ comme Archimède, dans la haute sphère, dans la sphère d’Uranie ,
Edita doctrina sapientum templa serena,
et développent d’une plume aidée du compas leurs conceptions inaltérables, sans se soucier des troubles de la terre 1 . Mais pour des œuvres, littéraires, c’està-dire t essentiellement humaines, dont la matière s’agite et ' bouillonne au môme moment ou l’écrivain la voudrait fixer, il n’y a pas moyen alors : il faut du loisir, du calme , une certaine sécurité pour l’artiste, un temps de repos de la part du modèle.
En un mot, l’artiste humain travaille sur une matière essentiellement mobile et mouvante ; mais si elle passe
* L 'Exposition du Système du Mende, par La Place, est de 1796 ; la Théorie des Fonctions analytiques , par Lagrange, est de 1797.
à l’état de lave brûlante , ce n’est pas le moment de la saisir; il faut du moins qu'elle soit un peu refroidie.
Ainsi donc, en ces années de la Révolution, il n’y avait pas de place pour composer un grand ouvrage. La circonstance dominait et inspirait tout. Deux ou peutêtre trois générations d’orateurs bien vite dévorés (mais non , deux générations seulement , ceux de la Constituante et ceux de la Gironde, la génération de Mirabeau et celle de Ve rgnia ud , — car ceux qui vinrent après tuèrent, proscrivirent; ils furent terribles, et se dispensèrent d’être éloquents); — des auteurs dramatiques spirituels ou hardis, et souvent déclamatoires (Picard Lemercier, Marie-Joseph Chénier); beaucoup de vaudevillistes dont les gaietés frivoles contrastaient avec le fond sopibre du tableau ; — des poètes , comme Fontanes, se faisant journalistes ; des critiques comme La /Harpe redescendus à la polémique; — chacun vivant au (jour le jour, et improvisant, brochant ce que dictait Iftesprit de parti ou la nécessité : — tel est, avec des "éléments assez riches, mais épars, le tableau peu flatté, classez fidèle, de l’ensemble de la littérature française, môme depuis Thermidor jusqu’au 18 Fructidor, ou jusqu’au 18 Brumaire. , (l ,v <\' ' \ {■(:. , r '>
Pour qu’une littérature ait de la vie avec ensemble et consistance, il faut une certaine stabilité non stagnante ; il faut, pour l’émulation, un cercle de juges compétents et d’élite, quelque chose ou quelqu’un qui organise, qui régularise, qui modère et qui contienne, que l’écrivain ait en vue et qu’il désire de satisfaire ; sans quoi il s’émancipe outre mesure, il se disperse et s’abandonne. Au dix-septième siècle on avait eu Richelieu ; on avait eu Louis XIV aidé de Boileau. Au dix-huitième siècle on avait la société, YOpinion ? cette reine d’alors. Les grands siècles littéraires ont toujours eu ainsi un juge, un