ÉLOGE DU DIRECTOIRE
tribunal dispensateur, de qui l’écrivain se sentait dépendre, quelque balcon, ou pour parler comme la Bruyère quelque haluslre, duquel descendait la palme et la récompense*. Aux époques tout à fait libres, il peut y avoir un moment d’inspiration générale, un souffle universel et rapide qui suffit pendant quelque temps à la production diverse et spontanée des œuvres; mais encore, en y regardant bien, on verrait le plus souvent audessous quelque nom de personnage essentiel , central, ralliant et sachant diriger, sans trop le faire paraître, quelque Périclès, quelque Médicis, une cour d’Élisabeth, ou de Ferrare, ou de Weymar, ou enfin ce cercle plus ou moins précis des jugements publics que les modernes ont compris par le seul mot d’Opinion. Or, sous le Directoire, dans ce pêle-mêle, il n’y avait ni \ prince , ni opinion régnante , ni public rangé devant vous ( coronn) : de là , toute licence.
Pourtant, on saisirait un moment, vers 1795 , où une ' littérature républicaine parut avoir quelque chance de se développer et de s’établir; les talents ne manquaient
pas, non plus qu’une sorte d’inspiration particulière et sut generis, dont on trouve des exemples dans les écrits
d'alors, dans ceux de Garat, de Daunou, de M.-J. Chénier, de Lemercier, de Benjamin Constant, el dont "Mme de Staël a pssayé de construire la théorie dans sou livre de la Litéràttnrç ^publié en 1800. Si le Directoire ,
4 On ne rencontre nulle part, à aucune époque, un ensemble et un concert de réunions aussi accomplies que sous Louis XIV : Chantilly, l’écueil des mauvais ouvrages; la jeune Cour de Madame, où Mme de La Fayette et M. de Tréville donnaient le ton; le monde de M. de La Rochefoucauld, de Mme de Sévigné, du cardinal de Retz. On se rappelle les beaux vers dans lesquels Boileau s’est plu à dénombrer tous ces cercles choisis, que couronnaient Chantilly et Versailles :
Pourvu qu’avec éclat leurs rimes débitées, etc.
( Épitre VU, à Racine.)
en un mot, avait duré avec la Constitution de l’an y avait possibilité de ce côté à l’établissement d’une littérature. Mais cette possibilité n’était- que secondaire, et il était impossible que le Directoire durât.
M. Tbiers , avec cette vivacité d’intelligence et cette émotion rapide qui le caractérisent; a? ressaisi et rendu le sentiment de ce qui aurait pu inspirer celte époque , lorsque dans une page de son ffistojçe deM Révolution , terminant le tableau de la première 1 can^pagne d’Italie , il s’est écrié éloquemment (Je vous demande. Messieurs, la permission de vous lire cette page, nos leçons devant ainsi se composer en grande partie de lectures que nous ferons ensemble ) :
« Jours à jamaiscélèbres et à jamais regrettables pour nous î A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande ? * Les orages de la Révolution paraissaient calmés; les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête : on regardait ces restes d’agitation comme la vie même d’un État libre. Le commerce et les finances sortaient d’une crise épouvantable; le sol entier, restitué à des mains industrieuses, allait être fécondé. Un Gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voix étaient libres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s’étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. La Hollande, l’Espagne allaient unir leurs vaisseaux aux siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était resplendissante d’une gloire immortelle. D’admirables armées faisaient flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu l’anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par t’àgc et le courage, conduisaient ses soldats à la victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et une foule d’autres encore, s’avançaient ensemble. On pesait leurs mérites divers, mais aucun œil encore, si perçant qu’il pût être, ne voyait dans cette génération de héros les