‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 24 sur 194 · ENTHOUSIASME ÉMU DE M. THIERS · texte numérisé non relu

ENTHOUSIASME ÉMU DE M. THIERS

malheureux ou les coupables; aucun œil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l’âge, atteint d’un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, celui qui trahirait sa patrie : tous paraissaient grands, purs, heureux, pleins d’avenir ! Ce ne fut là qu’un moment; mais il n'y a q ue des moments dans la vie des peuples . comme il ans relie Mer i r wh IT vrdus. Noos allions retrouver l’opulence avec le repos ; quant

à*Ta liberté et à la gloire, nous les avions ! « 11 faut, a

« dit un Ancien, que la patrie soit non-seulement heureuse,

« mais suffisamment glorieuse. » Ce vœu était accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, n’oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et d’espérance ! »

Donnez dix ou quinze ans de vie au Directoire , et cer- i tainement l’esprit d’enthousiasme si vivement rendu dans cette page , et ressenti dans le temps par plusieurs, aura produit une littérature distincte, ayant sa marque à elle.

La fondation de l’Institut, dont la séance d’inauguration eut lieu le 15 germinal an IV (4 avril 1796) , indique encore assez bien le caractère général et comme officiel qu’aurait eu la littérature du Directoire si elle avait pu s’établir. Ce fut Daunou qui prononça le Discours d’inauguration; ce Discours, ferme , serré, animé d’une certaine éloquence intérieure, marquant avec rigueur l’enchaînement des idées et la propriété des termes, exprime à merveille les espérances et les vœux que les amis sérieux du régime d’alors formaient pour la destinée connexe des Sciences, de la Philosophie et des Lettres; il n’«T ^as seulement le programme des travaux fnturs de l'Institut, mais encore celui de la littérature directoriale, datant de l’anlH, — de cette littéra-,j ture un peu sombre et abstraite, mais distinguée, qui’

révère Sieyès comme son grand pontife caché , qui peut montrer Garat comme le plus brillant dë ses prosateurs , Cabanis comme son Vicq-d’Azyr, son physiologiste éloquent, Ginguené comme son critique érudit, Rœderer j comme son journaliste ordinaire , et dontM.-J. Chénier I a fait entendre le chant du cygne dans son Élégie de la wmnade \ f

i Quoi qu’il en soit de cetU belle Élégie finale (belle \ par le sentiment plutôt que par le style, et encore plus | éloquente que poétique), il est sensible que le côté yaible de cette littérature était la poésie 3 , On ne l’admettait qu’à la suite , à la fin , après les sciences mathématiques et physiques qui occupaient le premier rang, après les sciences morales et politiques , et sous le con-

4 Fauriel, venu un peu après, aurait été le critique le plus original de cette époque (pour peu qu’elle eût duré), — trop original môme; et Daunou , à qui il prodigua l'estime, ne put jamais lui pardonner celle originalité. — Pour rattacher encore à ce moment tous les noms essentiels qui en portent la marque, j’ajouterai que Condorcet en était comme l’oracle révéré : son ouvrage posthume, V Esquisse d’un Tableau historique (les Progrès de V Esprit humain, Tiïi une des premières publications qui inaugurèrent la période que j'appelle de l’an III : eH e s'ouvrit en quelque sorte sous ses auspices, et se mit comme en devoir de réaliser dans tous les ordres son philosophique testament. La belle et noble veuve de Condorcet apportait elle-même sa part dans l’héritage en traduisant la Théorie des Sentiments moraux d’Adam Smith, ( an VI ), et en y joignant des Lettres sur la Sympathie, adressées à Cabanis, dans lesquelles elle cherchait à fixer l’accord de la sensibilité et de l’attendrissement avec la raison. Les travaux idéologiques de M. de Tracy, enfin, portent le cachet du même moment et en sont peut-être le plus exact produit. — Quant à Victorin Fabre que nous avons vu le disciple tardif de c|tie école, il n'en fut jamais, sauf quelques bonnes pages, que le rhétoric n bouffi, et. comme on l a dit, un avorton hydropique.

2 A la poésie de cette heure médiocrement propice*, se rattacheraient encore quelques Contes spirituels, mais prosaïques, d’Andrieux, et le poème de la Gastronomie de Berchoux, publié un peu plus tard (1801), mais conçu et médité sous le Directoire. 11 sera dit plus loin un mot de la Guerre des Dieux.

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