‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 25 sur 194 · LA POÉSIE SERVANTE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE SERVANTE DE LA PHILOSOPHIE

trôle de la philosophie , qui l’invitait, il est vrai , à s’émanciper, à reprendre son libre essor : mais cette invitation là ressemblait un peu à celle que l’Empereur faisait adresser un jour aux Comédiens français conviés en partie de plaisir à Saint-Cloud, et que M. de Talleyrand leur transmettait en ces termes: « Messieurs, l’Em-, pereur entend qu’on s’amuse. » — La philosophie, \ l’analyse, permet à Messieurs les beaux-arts de s’émançjper, à condition toutefois de rester patriotes et républicains. Voici, au reste, les pa'ssages du discours de Daunou qui se rapportaient aux beaux-arts, compris dans la troisième Classe de l’Institut :

a La troisième Classe 1 de l'Institut est dévouée à ces arts créateurs, qui semblent les chefs-d’œuvre de l'industrie humaine, les derniers produits de toutes les connaissances, de toutes les méditations, et dont néanmoins la destinée, jusqu’à ce jour invariable, fut de commencer l’instruction de chaque peuple, de précéder partout les sciences physiques et morales, et d’en préparer le retour. Séduite elle-même par ces arts enchanteurs, la tyrannie ne s’aperçoit pas des écueils au milieu desquels ils l’entraînent ; elle se croit couverte de l’éclat des talents et forte de leur gloire, tandis que, provoquant peu à peu l’audace de la pensée et l’énergie des sentiments, les Lettres amènent la philosophie et appellent de loin la liberté.

« La Révolution cependant , alors même qu’elle consommait l’affranchissement des beaux-arts, parut d’abord peu favoriser leur progrès, et un moment le ralentir *. Ce n’est pas qu’ils n’aient aussi, durant ces années de commotions et de troubles, offert à la liberté des tributs honorables : souvent l’éloquence, la poésie *, la musique, ont pris avec un éclatant

1 Ce mot de Classe même sentait la gêne et était capable de faire fuir la poésie.

2 II est obligé lui-même de reconnaître la décadence et l’abaissement des Lettres durant la Révolution.

3 Au premier rang de ces tributs alors offerts à la liberté par la poésie, il faut compter sans doute les Odes républicaines au Peuple

succès le noble accent du patriotisme; mais lorsque de si grands intérêts occupaient tous les esprits, que de si pressants périls captivaient toutes les pensées, les arts de la paix pouvaient-ils se promettre, au sein de toutes les discordes, d’attirer et de fixer sur eux ces regards rémunérateurs, cethommage de l’admiration publique, dont l’espoir est nécessaire au talent pour qu’il soit tout ce qu’il peut être ? Que dis-je ? distrait lui-même par tantd’événements, froissé parles partis, atteint par les malheurs communs, et partageant surtout avec un dévouement assidu les saints devoirs que la patrie imposait à tous les citoyens, le talent retrouvait-il assez- pleinement, pour ses travaux paisibles et solitaires, ce loisir calme, ce recueillement religieux, cette attention immobile et profonde réclamés peut-être à un degré encore plus éminent dans les beaux-arts que dans les sciences, et sans laquelle il n’est pas donné au génie de perfectionner ses ouvrages?

« Mais qui mieux que la liberté , par qui tout s’agrandit et se régénère, peut rouvrir le Temple du Goût 1 et recommencer

français, par le citoyen Le Brun, imprimées par ordre du Comité d'instruction publique, an III ; on y trouve l’Ode sur le vaisseau le Vengeur, mais qui ne suffit pas pour racheter d’horribles strophes dans les pièces qui sont à côté. Marie-Joseph Chénier, dans ses Poésies lyriques imprimées en l’an V ( chez Didot, à 250 exemplaires ). recueillait ses Hymnes et chants patriotiques, que dans la suite ses Œuvres complètes n’ont pas tous reproduits. Il y a quelques nobles et fiers accents; mais le ton général est sec, aride et déclamatoire.

1 Le goût et la liberté! là est le nœud délicat. L’exemple d’Athènes est unique et ne prouve rien. Ii y a quelques années déjà qu’un de mes amis fort docte, et d’ailleurs bon républicain, me donnait l’idée d'un joli Essai à faire, sous ce titre : Que la Censure a été utile au bon goût en littérature. Je ne conseillerais certes à personne d’essayer de rétablir la Censure ; mais il faut être juste envers ses ennemis, surtout quand ils sont morts. II en est de la Censure comme de la rime, elle a servi beaucoup à la pensée en la gênant ; elle a forcé de s'ingénier, et de trouver ce qu’en temps de pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher Quand la Censure n’étouffe pas toute pensée comme en Italie, elle l’aiguise. Cela a eu lieu en France au xvm e siècle et sous la Restauration. Témoin Fréron, médisait mon judicieux ami. Le lendemain de la première représentation de PÉcossaise où il était joué en personne, il écrivit un article furieux, injurieux; la Censure d’alors refusa

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