TALENTS AIGUISES PAR LA CENSURE
un siècle de gloire? Ce peuple qui jadis brilla, dans la Grèce, de l’immortel éclat des arts, était un peuple républicain, et parmi nous, sous l’empire même de la monarchie , c’étaient encore les leçons et les exemples des nations libres, leurs monuments et leur histoire, c’étaient les pensées, les sentiments et le génie de la République qui fécondaient les talents et leur
l’autorisation. Nouvel article, furibond encorf;-? nouveau refus. Tout cela le réduisit à faire l'article : Relation d’une grande bataille (voir l'Année littéraire, 1760, tome V, p. 209) qui est en son genre un petit chef-d’œuvre, et où il triomphe de la difficulté avec tout le bon goût dont il est capable. Il ne l’aurait jamais fait sans les obstacles que la Censure opposa à sa première colère toute brute. La Censure donna de la finesse, même à Fréron. — Il y a beau jour, au reste, que l’abbé Galiani prédisait à cet égard notre avenir ; il écrivait sous Turgot dans une lettre à Mme d’Épinay (Naples, 24 septembre 1774 ) : « Dieu vous « préserve de ta liberté de la presse établie par édit! Bien ne contri- « bue davantage à rendre une nation grossière, à détruire le goût, à <■ abâtardir l’éloquence et toute sorte d’esprit. Savez-vous ma «léfini- « tion du sublime oratoire? C'est l'art de tout dire, sans être rnis à « la Bastille, dans un pays oh il est défendu de rien dire. Si'vous ou- « vrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d'œuvre « d’éloquence, les remontrances des Parlements, voici les remon- « trances qu’un Parlement fera : «Sire, vous êtes un.... » La con- ■i trainte de la décence et la contrainte de la presse ont été les causes « de la perfection de l’esprit, du goût, de la tournure, chez les Français- « Gardez l’une et l’autre, sans quoi vous êtes perdus. Une liberté, telle
« quelle, est bonne ; on en jouit déjà Si vous accordez par un édit
« la liberté, on n’en saura plus aucun gré au ministère, et on l’insul- « tera, comme on fait à Londres. La nation deviendra aussi grossière « que l’anglaise, et le point d'honneur (l’honneur, le pivot de votre « monarchie ) en souffrira. Yous serez aussi rudes que les Anglais, sans « être aussi robustes. Vous serez aussi fous, mais beaucoup moins « profonds dans votre folie. Bonsoir. » — Je cite tout ceci sans autre but que de montrer que la question de l’accord entre la liberté et le goût n'est pas aussi simple que la posait l’orateur officiel de l’an IV. — (Ce qui précède a été écrit en 1849. Depuis iors l’expérience a continué ; après le régime de la liberté absolue si favorable à la grossièreté, on a eu le régime de la liberté restreinte, de la liberté avertie et intimidée -, je n’en parle qu'au point de vue du goût : il me semble que quelques écrivains en ont profité pour montrer bien de l’esprit, pour donner à croire qu’ils auraient bien du talent s’ils étaient moins gênés. M. Prévost- Paradol, par exemple, n’a pas à se plaindre de ce régimc-là.)
CUATEAUBRIAND ET*SON GROUPE 1ITTÉRAIRE
inspiraient des chefs-d’œuvre. Quelle renaissance auguste est donc promise à cès arts sublimes , quand la France est deveni^plus que jamais leur patrie^et qu'environnés d’institutions républicaines comme eux, ils se retrouvent dans leur antique et naturel élément !.
« Il est vrai que Fonda cqntesté quelquefois l’utilité politique des beaux-arts; des hommes qui les idolâtraient 1 ont feint de redouter ledr influence. Mais l'expéricqce que de grands événements ont donhéêy et le progrès qui fî&jt eu résulter dans l’étude du cœur humain ; mais l’établissement des fêtes publiques, et surtout cette alliance solennelle que contractent dans l’Institut le goût et la raison, la littérature et les sciences *, tout annonce que désormais, plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux-arts ses organes les plus éloquents et les interprètes qu’elle a besoin d’avoir auprès des nations. Elle sentira tout le prix de l’enthousiasme qu’ils propagent et sans lequel il ne s’est opéré rien d'utile et de jjrand sur la terrc^ Si, dans les sciences rmc-derptus sévères, aucune verffén’est éclose du génie des Archimède et des ÿew.ton sans une émotion poétique et je ne saïïrquel frémissement de la nature intelligente 8 , comment,
I sans le bienfait de l’enthousiasme, les vérités morales saisi- | i raient-elles le Cœur des humains ? Comment circuleraientelles privées de ce véhicule ; comment, dénuées de cette chaleur animatrice, pourraient-elles, au sein d’un grand peuple , se transformer en des sentiments, en des habitudes, en des mœurs, en un caractère ? Que deviendraient tant de maximes sociales, tant de généralités abstraites, si les beaux-arts ne s’en emparaient pas pour les replonger dans la nature sensible, les rattacher aux sensations dont elles dérivent, et leur |l rodonngrjÿnsi des couleurs et de la puissance î
7c Voilà, Citoyens, quelles ont été jusqu’ici parmi nous, et quelles peuvent devenir sous les auspices de la liberté, les
* Platon, par exemple.
2 11 parle pour les beaux-arts et pour la poésie devant la géométrie et l’idéologie dominantes; et il a besoin de précautions : il stipule en
' quelque sorte les garanties. Belle liberté pour les poètes !
3 Admirable d’expression et de pensée. — Ce morceau de Daunou est la page vraiment classique du moment.