DEUXIÈME LEÇON
Du livre de la Littérature •— idée générale; partie historique et théorique. — Manière de composer de Mme de Staël. — Des causes de décadence littéraire sous le Directoire : — vulgarité et manque d’émulation. — Licence. — Pronostic de Mme de Staël sur l’avenir de la poésie; — son tact en défaut sur ce point; — Fontnnes devine mieux. — Sa prédiction d’une apologie du Christianisme — plan idéal qu'il en trace à l’avance. — Belles pages inédites.
C’est surtout dans le livre de Mme de Staël, intitulé : De la Littérature qu’il est intéressant pour nous de / recherche r, non pas ce que cette littérature directo- ^ riale ✓et'fépublicaine fut, mais ce qu’elle aurait pu, ce > qu’elle aurait voulu être.
Je dis ce qu’elle aurait voulu, car, dans tous les cas, le livre de Mme de Staël était trop spirituel pour être littéralement prophétique. Les choses dans la réalité ne se passent jamais si spirituellement que cela.
Cette vue d’avant-scène nous est d’ailleurs nécessaire pour notre objet, M. de Chateaubriand ne s’y trompa point : c’est bien à Mme de Staël qu’il s’en prit dès le premier jour, comme à son adversaire naturelle ; c’est en opposition avec elle, tout d’adord, qu’il se produisit.
La première par tiejd u jivre est tojjtejiistorique, et contient les vues 7Fé l’auteur sur HTpassé, sur l’histoire littéraire et philosophique des Grecs, des Romains, des natjons modernes; la seconde partie est tou te théorique,
1 De la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales.
PROSPECTES d’üN ROMANTISME FUTUR G7
toute d’induction, et l’auteur y cherche à deviner, à régler l'avenir. Voicien peu de mots l’analyse du livre, telle que je l’emprunte à l'un de mes prédécesseurs et à l’un des maîtres de la critique française 1 z
« La littérature, pense Mme de Staël, est dans le rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, la gloire et la félicité publique. Une force de progrès déposée clans le sein de l’humanité, une loi de perfectionnement imposéeà la destinée de l’espèce humaine, a partout, d’époque en époque, élevé à la fois le niveau des mœurs et celui de la littérature ; ce progrès est indéfini, il est irrésistible; il est assuré à l’avenir comme il a été accordé au passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions, c’est-à-dire avec l’affermissement du gouvernement républicain et des mœurs républicaines; et il aura pour caractère distinctif le triomphe du sérieu x sur la pla isanterie, et de l’esprit du Nord sur l’esprit du Midi. »
Voilà, dit M. Vinet, l’analyse fidèle du livre, si tant est qu’une analyse d’un écrit de Mme de Staël puisse être fidèle, car on y supprime forcément ce qui est si essentiel et si nature) à ce grand esprit, les beautés imprévues, les aperçais fertiles, et ces bonheurs de talent qui naissent à chaque pas. \
On sent combien le cadre tracé précédemment par Daunou et adopté par ses amis, était ici dépassé et élargi. Ainsi, a bien des égards, l’ouvrage qui avait été destiné primitivementà proposer l ; i déal de là litté cat w e - é mané e, de l’an III, et qui n’en offrait plus au moment où il parut que la théorie, en quelque sorte rétrospective, devenait
* J'avais sous les yeux, et je n'ai cessé de ctrçstfTter, en faisant mon Cours, celui que M. Vinel avait donné en 1844 à Lausanne sur Mme de Staël et M. de Chateaubriand. Ce Cours, qui d’abord n'était qu’autographié , a paru depuis imprimé à Paris, en 1849, sous le litre à' Étude* sur la Littérature française au XIX e siècle, par A. Vinet.
( on l’a dit ) le p rospect us d’un romantisme futur , qui ne devaitéclore et porter seSfrailS'que bien des années après. L’ouvàgedeMme de Staël naissait un peu comme Janus : ( il regardait le passé, et ne regardait pas moins l’avenir. ! La première partie, qui était historique, présentait aussitôt, dans ce champ de l’Antiquité si peu accoutumé a de pareilles visites, une foule de vues piquante s, neuv es, pj irfois bien empressées et hasardées, sur les Grecs, les Romains; Mme de Staël n’hésitait pas à mettre treuxci au-dessus des premiers pour la philosophie, et même (chose singulière! ) pour la sensibilité. Elle prétendait fixer l’âge du monde où la mélancolie, disposition jusqu’alors inconnue, s’était introduite. On lui répondait par Job, par Salomon, même par Homère {se rassasier, jouir de sa douleur , comme Ménélas*; dévorer son cœur , comme Bellérophon 2 ). — Toutes ces idées, plus ou moins vérifiables, mais certainement distinguées, étaient accompagnées de jugements très-fins, de connaissances très-variées ; et on pouvait s’étonner, même en la contredisant, qu’une femme du grand monde et de la société fût arrivée d’elle-même, dans son tourbillon, à une intelligence aussi présente de tant de choses anciennes et réservées, ce semble, aux études profondes du cabinet.
Ceci s’explique à la fois par la supériorité de son esprit et par sa manière de composer. Et l’on me permettra bien quelques détails sur ce dernier point. Le plus grand nombre des idées de Mme de Staël lui venaient par la conversation. En composant, me disait quelqu’un qui l’a bien connue, elle écrivait d’abord, elle jetait ses idées sur des chiffons, et ce premier brouillon, elle le montrait peu puis elle se recopiait, et dans ce second état,
' Odyssée, IV, 102.
2 Iliade , VI, 202.