‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 31 sur 194 · MANIÈRE DE COMPOSER DE M 018 DE STAËL G · texte numérisé non relu

MANIÈRE DE COMPOSER DE M 018 DE STAËL G

elle lisait quelquefois à des amis. Un secrétaire lui recopiait cela ensuite, d’une belle écriture, sur du papier à mi-marge; et alors* elle lisait plus volontiers, et demandait des conseils, se montrant assez docile. Enfin elle revoyait elle-même ses épreuves, et y changeait encore. Mais durant tout ce temps, et pendant ces diverses toilettes successives qu’elle faisait subir à sa pensée, elle en était tout occupée et partout; elle amenait la conversation sur ces mêmes sujets qu’elle traitait dans son livre. Tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait chemin faisant, tout ce qu’elle disait (et qui était bien souvent le plus piquant), y entrait.d’une manière ou d’une autre. Quand cette conversation où elle avait toujours sa grande part, se tenait entre des hommes, comme Benjamin Constant, les S chleg el, les Humboldt, son cor&ge habituel, on conçoit tout ce qui devait s’y agiter et s’y soulever. Son livre , en un mot, se conver sait en même

temps qu’il s’écrivait. Chacun de ses ouvrages représe»

tait ainsi tout un moment de sa vie ; « J’ai vu de la sorte, disait M. de Barante, plusieurs de ses ouvrages, et, par exemple, Corinne, passer devant moi*. »

Mais voici qui est plus précis encore. Chênedollé, qui était à Coppet vers 1798, nous dit : «Elle s’occupait alors de son ouvrage sur la Littérature, dont elle faisait un chapitre tous les malins. Elle mettait sur le tapis, à

* Et dans une lettre adressée en juin 1825 par M. de Sismondi à une jeune femme qui venait de faire une Étude littéraire sur Mme de Staël, je lis -. « J’ai passé quinze ans dans cette intimité qui m’a fait éprouver des jouissances d’esprit que rien ne peut plus me rendre. J’ai vu naître ces ouvrages que vous analysez avec tant d'âme et de talent : j’en ai souvent entendu développer les idées mêmes dans ces éloquentes conversations qu’avec raison tous ceux qui l’ont vue de près mettent au-dessus de ses écrits : car l'inspiration était en elle instantanée ; tou t un ordre d’idées se présentait à la fois à soa-csprit , et le travail n!x ajoutait rien. » (Lettre de M. de Sismondi à Mme Hoitense Allai t. ),

dîner, ou le soir dans le salon, l’argument du chapitre qu’elle voulait traiter, vous provoquait à causer sur ce texte-là, le parlait elle-même dans une rapide improvisation; et le lendemain le chapitre était écrit. C’est ainsi que presque tout le livre a été fait. Les questions qu’elle traita lorsque j’étais à Coppet, sont : de l'Influence du Christianisme sur la littérature; de l'Influence d'Ossian sur la poésie du Nord; poésie rêveuse au Nord, poésie des sensations au Midi, etc. Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits; ce ne sont que d’éclatants brouillons qui demandent à se changer en livre,»

Ce dernier jugement pourra paraître un peu sévère, mais la faute en revient en quelque sorte à Mme de Staël elle-même. C’est bien d’elle qu’on pouvait dire ce qu’on a dit d’une autre femme : « Vous trouvez qu’elle écrit bien : si vous l’entendiez parler, vous trouveriez qu’elle écrit mal. » Quoi qu’il en soit, on s’explique parfaitement ainsi la quantité de connaissances improvisées dont Mme de Staël faisait preuve dans ce livre de la Littérature. Elle vivait surtout par la conversation et dans la conversation : c’était son élément, c’était là que sa pensée s’excitait et se mettait en veine d’invention ; c’est par où elle s’instruisait et se renouvelait sans cesse plutôt que par la méditation prolongée. La conversation était son inspiratrice et sa muse*.

1 Elle avait , avant tout, ce besoin de conversation. Un jour, vers 1816, M. Molé, entrant chez elle, la trouvait occupée à écrire : « Je vous dérange, lui dit-il, vous ôtes au travail. » — « Oh! non pas, dil-elle; vous n’ôtes pas un ennuyeux, et loin de là ; mais sachez bien que même un ennuyeux qui entre, quand je suis seule, est toujours le bienvenu , et me fait toujours plaisir, et cela, quand je serais au moment le plus intéressant de mon travail. » — Elle disait encore (ce qui est caractéristique et prouve pour sa vive curiosité sociale plus que poui- son amour de la belle nature), elle disait à un homme d'esprit qu’elle s’étonnait de voir aimer et admirer la campagne : « Si ce n'étijit le respect humain, je n’ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pom-

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