‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 32 sur 194 · CORINNE A MAL VU IB CAP MISÈNE · texte numérisé non relu

CORINNE A MAL VU IB CAP MISÈNE

Cela dit, il faudrait bien se garder d’en conclure que les idées de Mme de Staël sur tous ces sujets n’étaient point à elle. Un excellent juge, qui accueillit l’ouvrage à sa naissance par les plus sérieux articles dont puisse se vanter la critique du temps* , Fauriel se hâtait de le reconnaître : «La première observation qu’on peut faire, disait-il, c'est que l’auteur, en parlant de la littérature des différents peuples, en rend compte d’après des impressions immédiates, et non d’après des impressions transmises. Toutes les observations de Mme de Staël ne sont pas nouvelles ; mais on sent que toutes sont le fruit de sa propre réflexion, ou le résultat d’un assentiment raisonné. Aiors même qu’elle a senti et jugé comme d’autres, on s’aperçoit qu’elle a été la maîtresse de ses jugements et de ses idées. « — Mais laissons pour le moment cette première partie si riche à la fois et si aventureuse; laissons aussi, de la seconde, ce qui n’était que conjecture d’avenir, et voyons seulement ce qui se rapportait à la littérature d’alors. — Et d’abord, tout en marquant sa prédilection pour la philosophie et pour la pensée, Mme de Staël ne disait point, comme Daunou, qu’tf n'y a de génie que dans une âme ?'épubiicaine : elle était trop sortie de chez elle, elle avait trop voyagé en tous

sens dans le monde de l’esprit pour dire de ces choses-là. <* , . .

« La poésie est de tous tes arts, écrivait-elle, celui qui appartient le plus près à la raison. Cependant la poésie n’admet ni

la première fois, tandis que je ferais cinq cents lieues pour aller ca*B» avec un homme d’esprit que je ne connais pas. » — Si Chateaubriand n’était pas venu enseigner le pouvoir de l’image et la magie de certains lieux, elle n’aurait peut-être jamais eu l’idée de mettre Corinne an cap Misèn? ; — et encore elle l'y plaça mal. Le lieu vu de près ne répond pas an tableau ; il y avait mieux que cela à côté, sur un tout autie point du golfé.

4 Dans la Décade des 10, 20 et 30 prairial au VIH.

72 Cn ATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE

l’analyse, ni l’examen qui sert à découvrir et à propager les Idées philosophiques. Celui qui voudrait énoncer une vérité nouvelle et hardie écrirait de préférence dans la langue qui rend cxactemem^t'-prmsémînt'la^ehsée ; il chercherait plutôt à convaincre par le raisonnement qu’à convaincre par l’imagination. La poésie a été plus souvent consac rée à louer qu’à censurer le poüVUÎF'despotique. Les beaux-arts, en général , peuvent quelquefois contribuer, par leurs jouissances mêmes, à former des sujets tels que les tyrans les désirent. Les arts peuvent distraire l’esprit, par les plaisirs de chaque jour, de toute pensée dominante ; ils ramènent les hommes vers les sensations, et ils inspirent à l’âme une philosophie voluptueuse, une insouciance raisonnée, un amour du présent, un oubli de l’avenir très-favorable à la tyrannie. Par un singulier contraste, les arts qui font goûter la vie, rendent assez indifférent à la mort: les passio ns seules attachent fortement à l’existence par l’ardefité' volonté d’atteindre leur but’; mais cette vie consacrée aux plaisirs amuse sans captiver; elle prépare à l’ivresse , au sommeil , à la mort. „•

La seule puissance littéraire qui fasse trembler toutes les autorités injustes, c’estl’éloquence généreuse, c’est la philosophie indépendante, qui juge au tribunal de la pensée toutes les institutions et toutes les opinions humaines. »

Elle préfère la philosophie et l'éloquence; mais elle reconnaît la poésie là où elle est, et ne la tire point à soi en lui donnant des lisières. „

/ Après avoir suivi l’histoire de l'esprit humain, depuis 'Homère jusqu’en 4789, elle abordait la société à partir de cette date, qu’elle considérait comme une nouvelle \ ère pour le monde intellectuel, et elle recherchait ce )qu? pouvait y devenir la littérature. Des doutes mélancoliques se mêlaient à son examen, et jetaient comme un voile de tristesse sur cette spirituelle analyse :

' Voilà de ces pensées ingénieuses et fines comme elle en trouve perpétuellement. .

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