‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 33 sur 194 · LE LIVRE DE LA LITTÉRATURE AU 18 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE LA LITTÉRATURE AU 18 BRUMAIRE

« Toutes les fois que je parle des modifications et des améliorations que l’on peut espérer dans la littérature française, je suppose toujours l’existence et la durée de la liberté et de l’égalité politique. En faut-il conclure que je croie à la possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n’entreprends point de résoudre un tel problème; je me décide encore moins à renoncer à un tel espoir. Mon but est de chercher à connaître quelle serait l’influence qu’auraient sur les lumières et sur la littérature les Institutions qu’exigent ces principes, et les mœurs que ces Institutions amèneraient. »

Elle parle au conditionnel ; elle sent que le maître est déjà venu, que la littérature en essai depuis 1795 est en suspicion et sera demain en interdit. Au travers de toutes ses perspectives on voit se dresser ce 18 Brumaire qui a sitôt mis à néant le régime qu’elle prétendait doter et décorer*.

* Je sais un témoignage bien direct et bien fidèle des dispositions de Mme de Staël après le 18 Brumaire : c’est une lettre d'elle à Rœderer le lendemain de la levée de boucliers de Benjamin Constant au Tribunat, et au sujet des représailles qui s’ensuivirent aussitôt de la part de certains journaux, organes du pouvoir ou inspirés par lui. Rœderer, l’un des hommes les plus actifs de Brumaire , initié à l’avance à ce grand coup d’Étal, et qui donna d'abord trop en plein dans l’idée du régime consulaire pour pouvoir jamais bien entrer dans l’esprit du régime impérial, n’avait pas envers Mme de Staël les torts qu’elle paraît supposer, et elle le sentait bien elle -même en lui demandant avec tant de vivacité^ une explication amicale. Voici cette lettre tout émue, toute palpitante et comme haletante. On y verra en même, temps qu’il ne faudrait pas s’exagérer la portée de l’opposition de Mme de Staël à l’origine : les choses n’en vinrent à l’extrême que par degrés.

« 15 nivôse an VIII (5 janvier 1800).

« Mais expliquex-moi donc, je vous en conjure, Rœderer, ce qui se passe depuis trois jours, ce déchaînement, cette violence contre Benjamin, ce Journal des Hommes libres lancé contre moi, seulement parce que je suis l’amie d’un homme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement? — Mais sommes-nous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des époques les plus terribles de la Révolution, et va-t-elle recommencer en poussant au désespoir les amis mêmes du Gouvernement? Une simple opinion cst-elk\un crime non-seulement pour Benjamin, mais pour moi qui ne suis pour rien assurément dans son discours, et qui l’aime sans le diriger? — Je suis plus étonnée, plus confondue que je ne l’ai jamais été. — Est-ce là ce que vous m’avex TOME I. . a

Elle ne se dissimule en rien, d'ailleurs malgré sa foi au progrès , les effets déjà produits par la Révolution môme : ces effets sont au détriment des mœurs , des lettres et de la philosophie; mais de même qu’elle a montré précédemment, dit-elle, que le mélange des peuples du Nord et de ceux du Midi avait causé pendant un temps la barbarie , quoiqu’il en dût résulter par la suite de grands progrès pour les lumières et la civilisation, de môme suivant elle, l’introduction d’une nouvelle classe dans le gouvernement de la France devait produire un effet semblable, et faire faire un nou-

promis? — J’ai besoin de m’expliquer avec vous. Vous avez vu mon amitié pour vous lorsque vous fiiez malheureux. Je ne croyais pas , je l’avoue, que ce fût mon tour d’être persécutée , lorsque Je voyais en place ceux de mes amis qui n’ont cessé de recevoir de moi des preuves d’une affection constante et dévouée. Je comptais sur vous comme défenseur, et j’apprends que c’est vous que Bonaparte a cité comme lui ayant dit ce qu’on prétend qui se dit citez moi, c’est une véritable folie que toute cette persécution. Oit trouverezvous des êtres plus intéressés que nous à ce que les Jacobins ne gouvernent pas ? Quelle femme s’est montrée dans tous les temps plus enthousiaste de Bonaparte? — Quel est le but de toutes ces persécutions contre quelques phrases indépendantes, et que des menaces trop fortes deux jours avant ont peutêtre rendu tels (sic) parce que les âmes généreuses sont ainsi faites ? Est-ce gouverner que pousser ses amis dans les rangs de ses ennemis , quand ij est manifeste que rien n’est plus contraire à leurs intentions , à leurs intérêt*, à leurs goûts? — Toute cette intolérance est-elle dans votre caractère? Convient-elle à vos lumières? — Réveillez-vous et venez m’entendre. — Ai-je cessé d’être un caractère bon et généreux ? Ai-Je cessé d’être celle qui vous a aimé et défendu pendant deux ans? Benjamin n’est-il pas celui qui, le premier entre les amis de Sieyès, vous a rapproché de lui ? — Est. 11 donc établi en révolution que celui qui arrivera le premier doit chercher A perdre celui qui lui a tendu le premier la main ? — Toute morale d'amitié, de société , de bonté, est-elle finie? Faut-il uniquement chercher à se renverser les uns les autres? — Mais alors les moyens dé nuire ne manqueront pas; vous aujourd’hui, demain un autre. — Rœderer, je vous demande une heure d’entretien : Je vous aurais offert à dîner duodi avec Lezai si cela vous convenait ; mais au moins assignez-moi une heure pour causer avec vous , chez moi ou chez vous. — Je ne vous cache point que depuis trois jours je souffre plus que je n’ai souffert de ma vie. — C’est vous montrer que vous pouvez me faire du bien beaucoup, et vous savez si je suis ingrate 1 — On s’entend en se voyant; on s’éloigne pour jamais en ne se voyant pas. — Hâtez donc la lin de celle absurde guerre, et soyez Porgane de la paix. »

Tel était l’orage moral intérieur, telles étaient les fluctuations (l’esprit de l'illustre et sensible écrivain au moment où ce livre de la Littérature allait paraître.

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