VULGARITÉ ET MANQUE D’ÉMULATION
veau pas au monde, après avoir simulé la barbarie :
« Cette Révolution peut à la longue éclairer une plus grande masse d’hommes; mais, pendant plusieurs années, \a. vulgarité 1 du langage, des manières, des opinions, doit faire rétrograder, à beaucoup d’égards, le goût et la raison. Personne ne conteste que la littérature n’ait beaucoup perdu depuis que la Terreur a moissonné, en France, les hommes, les caractères, les sentiments et les idées. »
Elle attribue cet effet prolongé à deux causes ; elle réduit à deux principaux les obstacles qui conti nuent de s’opposer au développement des esprits : 1° la perte, de l’urbanité des mœurs ; 2° celle de l’émulation que pouvaient exciter les récompenses de l’opinion. Fidèle à sa doctrine de la perfectibilité, el le veut chercher, dit-elle, après avoir analysé cette double cause de la décadence, quel est le moyen de la conjurer, de corriger, s’il se peut, les erreurs révolutionnaires, sans abjurer les vérités nouvelles qui sont le point de départ, et de faire sortir un vaste progrès prochain pour l’Europe, de cette barbarie accidentelle et apparente.
Dans toute cette moitié du livre domine une idée trèsbelle qui revient sous mille formes et qui en est comme l’âme, à savoir le besoin et l’urgence , dans le règne des idées démocratiques, de maintenir, de relever d’autant plus la culture de l’esprit, pour faire contre-poids à la brutalité et à la violence qui est la pente naturelle.
Le contraste entre ce qu’elle désire , ce qu’elle appelle, et ce qu’elle a sous les yeux, est frappant :
« L’on est assez généralement convaincu que l’esprit répu-
1 C'est elle qui a risqué ce mot pour la première fois; il devenait indispensable pour désigner l'habitude sociale nouvelle. — Le mot urbanité avait été mis en circulation et était entré dans la langue au commencement du xvu' siècle; il était juste que le mot vulgarité y entrât
la lin du xvm*.
blicain exige un changement dans le caractère de la littérature. Je crois cette idée -vraie, mais dans une acception différente de celle qu’on lui donne. L’esprit républicain exige plus de sévérité dans le bon goût qui est inséparable des bonnes mœurs. Il permet aussi, sans doute, de transporter dans la littérature des beautés plus énergiques, un tableau plus philosophique et plus déchirant des grands événements de la vie. Montesquieu, Rousseau, Condillac, appartenaient d’avance à l’esprit républicain, et ils avaient commencé la révolution désirable dans le caractère des ouvrages français: il faut achever cette révolution. La république développant nécessairement ^des passions plus fortes, l’art de peindre doit s’accroître en même temps que les sujets s’agrandissent; mais par un bizarre contraste, c’est surtout dans le genre licencieux et frivole qu’on a voulu profiter de la liberté que l’on croyait avoir acquise en littérature. »
Le genre licencieux ! Mme de Staël touche ici à la. plaie du Directoire, à ce qui fait que cette littérature aurait eu peine à vivre d’une vie saine et vigoureuse , même quand le régime se serait prolongé. La licence due à l’absence de tout frein dans l’opinion, et à ce déchaînement d’épicuréisme qui suit [un lendemain de terreur, passa toutes les bornes et fit, à. certains égards, de ce temps une orgie dont le renom est devenu proverbial. Les deux dernières années du Directoire sont marquées par des publications dont la liste seule suffirait pour indiquer l’étendue et la profondeur du mal. Parny, J’ex-abbé Noël, Lemercier lui-même, déjà auteur A’Agamemnon, d’autres encore (des hommes recommandables, remarquez-le) se permirent des publications dont ils n’auraient point eu l’idée à d’autres époques! Un cynisme dégoûtant d’incrédulité s’affichait dans le Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal. La littérature républicaine honorable, celle que favorisait en ce moment Mme de Staël, ne faisait nullement con-