‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 35 sur 194 · UN NOBLE ET SINCÈRE ARTISTE, MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

UN NOBLE ET SINCÈRE ARTISTE, MÉRIMÉE

tre-poids ; et loin de donner l’antidote ,‘ elle autorisait le poison. La Décade philosophique, par l’organe de Ginguené, recommandait et servait par extraits à ses lecteurs le poëme licencieux de Parny 5 . Cabanis, l’honnête, l’excellent Cabanis, si distingué par le ton et le talent, lui qu’Andrieux put un jour comparer à Fénelon sans blasphème, n’avait pas ( excepté dans ses dernières années, où de plus hautes pensées eurent comme leur vague aurore dans son âme bienveillante), — non , — lui-môme n’avait pas et ne cherchait pas d’autres conclusions à offrir que celles justement de Sylvain Maréchal et de Lalande.

Dans son chapitre sur Y Émulatio n, Mme de Staël développe un point que nous'avonsdéjà touché : il faut un but à l’écrivain, un motif de se produire, de se perfectionner, sans quoi la paresse naturelle s’endort et s’abandonne, ou la fantaisie licencieuse se joue.

Un des écrivains les plus distingués de ce temps-ci me disait un jour une chose fort juste et fort délicate: « Dans le peu que je fais, je rougirais de ne pas m’adresser à ceux qui valent mieux que moi, de ne nas chercher à les satisfaire. » Là en effet est le cahet de tout noble et sincère artiste. On peut se tromper, mais il faut avoir en vue le cercle d’élite, il faut viser à satisfaire ses égaux (pares) ou ses supérieurs (car on en a toujours), et non pas écrire pour ceux qui ont moins de goût et d’esprit que nous n’en pouvons avoir ; en un mot, il faut viser en haut et non en bas.

Et ici, Messieurs, ce n’est plus seulement du Direc-

* C’est à ce poëme que pensait M. Joubert en écrivant : « Des blasphèmes mielleux, ou plutôt des ordures vernissées, d’où le blasphème découle avec douceur comme un miel empoisonné , voilà Parny... » Je ne parle pas seulement du sens chrétien, mais le sens social y est violé.

toire que je parlerai, c’est de nous. Les grands écrivains , les poètes que la France possède , les romanciers célèbres, qu’ont-ils fait depuis quelques années? Ils se sont mis, à partir d’un certain jour, à ne plus écrire que pour une classe plus nombreuse qu’éclairée; ils ont voulu accaparer le nombre , plutôt que se conci- | lier la qualité. La quantité plutôt que la qualité, a été leur devise : « Ce n’est pas pour vous que j’écris, disait à qui voulait l’entendre un grand poète qui se faisait historien (et historien révolutionnaire), c’est pour le peuple, c’est pour les ateliers. « Tel romancier de môme, au lieu de s’adresser aux cœurs délicats et blessés, aux imaginations nobles et sensibles, n’a plus visé qu’aux prolétaires. Chacun a voulu la grosse gloire, plutôt que la grande. « Etenim nescio quopacto vel magis homines juvat gloria lataquam magna'. » Presque tous les hommes célèbres aiment encore mieuxla banalité que la gloire. Ilsprennent l’étendue et la masse pour la puissance. Qèuest-ti celui qui saura unir la vraie puissance avec la délicatesse.?

Mais c’est assez parler de nous et de nos fruits ; revenons au Directoire.

Mme de Staël disait donc qu’il fallait un but, un motif d’émulation au talent : « Quelques esprits s’alimentent du seul plaisir de découvrir des idées nouvelles;

* Pline le Jeune, Lettres, liv. IV, 12.

a « La force : — elle ne régnait autrefois que dans l’ordre temporel et politique ; elle règne aujourd’hui et triomphe , même dans l'ordre spirituel et intellectuel , là où régnait la beauté, la finesse, la délicatesse, l’ironie gracieuse, là où sou filait l'esprit léger de la Muse. Ce n'est plus qu’éloge de la force à tout prix, de la force ambitieuse, bien ou mal employée, déployée à tort et à travers •. la gloire est aux géants de la pensée, comme on les appelle ; soyez Vulcain et Cyclope, fabriquez, forgez, que tout Lemnos retentisse de vos coups, — lancez d’en haut , à l aveugle , des quartiers de roche, lanccz-en beaucoup et souvent : vous serez admiré, vous serez divinisé. » (Pensées inédites.)

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