MOEURS ET LITTÉRATURE RÉPUBLICAINES
dans les sciences exactes surtout, il y a beaucoup d’hommes à qui ce plaisir suffit. » Mais l’artiste , l’écrivain, dont la pensée doit avoir un résultat moral , politique ou sympathique, ne saurait se passer de communication ni de stimulant extérieur : il lui faut le jour et le soleil , — l’applaudissement, laus. Or, il n’y a rien de plus décourageant pour la pensée que l’esprit révolution- A . naire (j’analyse toujours Mme de Staël ); toute distine—Ution , tout talent lui est une aristocratie qu’il envie, ; , j ' qu’il dénigre et qu’il sape. Comme il prend la forme .V r ‘. de Topmion publique, il est même plus accablant, plus écrasant que ne le serait un seul despote: il décourage plus sûrement.
« Il paraît, au premier coup d’oeil, que les troubles civils, en renversant les rangs antiques, doivent donner aux facultés naturelles l’usage et le développement de toutes leurs forces : il en est ainsi, sans doute, dans les commencements; mais au bout de très-peu de temps, les factieux conçoivent pour les lumières une haine au moins égale à celle qu’éprouvaient les anciens défenseurs des préjugés. Les esprits violents se servent des hommes éclairés quand ils veulent triompher du pouvoir établi ; mais lorsqu’il s’agit de se maintenir eux-mêmes , ils s’essayent à témoigner un mépris grossier pour la raison ; ils répandent sourdement que les facultés de l’esprit, que les idées philosophiques ne peuvent appartenir qu’aux âmes efféminées, et le code féodal reparaît sous des noms nouveaux *. »
1 II est très-vrai que les mœurs vraiment républicaines au sein d’une démocratie organisée , en y admettant même et en y comprenant tout le développement de l'intelligence, impliqueraient dans leur vigueur une sorte de rudesse , et supprimeraient nécessairement certains côtés délicats et nuancés qui tiennent à une société aristocratique. Des républicains comme Mme de Staël et comme .Benjamin Constant sont des républicains dé salon , des raffinés , et, avec toute la bonne volonté du monde, ils sont pétris de restes d’ancien régime. Je conçois donc qu’un homme de grand talent et de forte logique , mais appartenant tout entier à la démocratie future, — dans un livre récent (1858), —
Elle caractérise avec une grande vérité cet esprit sauvage :
« Si cet état se prolongeait, l'on ne posséderait plus aucun homme distingué dans une autre carrière que celle des armes : rien ne peut décourager l’ambition des succès militaires; ils arrivent toujours à leur but, et commandent à l'opinion ce qu’ils attendent d’elle. Mais, dans ce libre échange d’oùrésuite la gloire des écrivains et des philosophes, les idées naissent, pour ainsi dire, de l’approbation même que les hommes sont disposés à leur accorder. »
Nous saisissons bien ici la différence qu’il y a entre la société moderne et l’ancienne, celle des Romains; et la parole de Mme de Staël , mise en regard de ce qui a été dit dans le Dialogue des Orateurs, nous explique la contradiction. Chez les Romains , dans cette république forte, munie d’aristocratie , aguerrie aux luttes et d'un tempérament robuste, les orages politiques étaient, jusqu’à un certain point, l’état normal habituel; ils trouvaient les courages et les talents tout préparés , et ne faisaient que leur offrir plus de chances, leur ouvrir un champ plus vaste. En France , sur ce sol mobile et dans cette arène tourbillonnante, le souffle, l’ouragan révolutionnaire ne laissait rien debout : « Ce n’est que poussière, disait Benjamin Constant (qui s’y connais-
dans nn chapitre intitulé : Influence de l’élément féminin sur les mœurs et la littérature française, ait dénoncé comme efféminés toute une série d’écrivains littéraires éloquents, émus et troublants , à commencer par Jean-Jacques Rousseau et y compris Mme de Staël. « Le moment d’arrêt de la littérature française, dit M. Proudhon, commence à Rousseau : il est le premier de ces femmelins de l’intelligence en qui , l’idée se troublant , la passion ou affectivité l’emporte sur la raison... » Mais à la date de Mme de Staël, celle-ci avait affaire à un autre ordre d’adversaires très-peu raisonneurs, très-peu théoriques, et, en présence de leur grossièreté, elle n’était que trop fondée dans sa plainte.