‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 37 sur 194 · ACCENTS PLUS GRANDS QUE L’ÉPOQUE · texte numérisé non relu

ACCENTS PLUS GRANDS QUE L’ÉPOQUE

sait) , et quand arrive l’orage , cette poussière devient de la boue*. » v

Nous n’avons pas à nous occuper du caractère et du tour que Mme de Staël aurait désiré voir prendre à l’éloquence républicaine d’alors, puisque toute cette partie de son ouvrage esl restée à l’état de vœu honorable et de projet. La forme jéhvée, noble, grave, de Cicér on , de Brutus, de César même , voilà l’idéal qu’elle proposerait volontiers et dont elle a démélé aussitôt la grandeur dans cette ancienne langue latine rapidement entrevue. La littérature républicaine du Directoire, et du Consulat n’a point laissé de pages plus belles et plus virilement émues que celle-ci , par exemple :

« Les plus beaux morceaux de prose que nous connaissions sont la langue des passions évoquée par le génie. L’homme sans talent littéraire aurait trouvé ces expressions que nous admirons, si le malheur avait profondément agité son âme. Sur les champs de Philippes, Brutus s’écrie : « O vertu, ne serais-tu qu’un fantôme? » Le tribun des soldats romains, les conduisant à une mort certaine pourforcer un poste important, leur dit: « II est nécessaire d’aller là, mais il n’est pas nécessaire d’en revenir. Ire illuc necesse est, unde redire non necesse. » Arie dit à Pœtus, en lui remettant le poignard : « Tiens, cela ne fait point de mal. » Bossuet, en faisant l’éloge de Charles I er , dans l’Oraison funèbre de sa femme, s'arrête, et dit, en montrant son cercueil : « Ce cœur, qui n’a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu’il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d’un époux si cher. » Émile, prêt à se venger de sa maîtresse, s’écrie : « Malheureux! fais-lui donc un mal que tu ne sentes pas. » Comment distinguer dans de tels mots ce qu’il fautattribuer à l’invention ou à l’histoire.

1 Ce ne sont plus là ces herbes gaillardes dont parle Montaigne ( herbas loetiores), que produit un champ indompté. Les Romains avaient une terre forte. Ici nous avons une terre meuble , trop légère. Notre premier Forum a été la salle d’un manège.

à l’imagination ou à la réalité? Héroïsme, éloquence, amour, tout ce qui élève l’àme, tout ce qui la soustrait à la personnalité, tout ce qui l’agrandit et l’honore, appartient à la puissance de l’émotion 1 . »

Je le répète , Messieurs , quelques discours de Garat, surtout de Daunou (l’Éloge du général Hoche, lèlDîscours d’inauguration de l’Institut), ces pages de Mme de Staël, UÉlégie de Marie-Joseph C hénier, ce sont là les témoignages, les inspira {îoniTe's pTiïshonorables et les plus mémorables qu’ait laissés cette littérature, ou ce projet de littérature républicaine, qui ne s’est point réalisée, que le Directoire si gâté n’aurait point eu sans doute la force de mener à bon terme , auquel le 18 Bru- 1 maire coupa court, et qui reçut comme son coup de grâce dans l’élimination du Tribunat et dans la suppression de la Classe des Sciences morales et politiques à l’Institut : frappée à mort en Brumaire , la littérature de l’an III donne un dernier signe de viesous le Consulat et achève d’expirer à la veille de l’Empire*.

4 Et encore : en parlant de l’homme , du citoyen généreux qui lutte avec les événements et avec la fortune : « Il a recoure, dans son inquiétude , à ces livres , monuments des meilleurs et des plus nobles sentiments de tous les âges. S’il aime la liberté , si ce nom de république , si puissant sur les âmes Itères , se réunit dans sa pensée à l’image de toutes les vertus , quelques Vies de Plutarque , une lettre de Brutus à Cicéron, des paroles de Caton d’Ulique dans la langue d’Addison , des réflexions que la liaine de la tyrannie inspirait à Tacite, les sentiments recueillis ou supposés par les historiens et par les poètes, relèvent l'âme que flétrissaient les événements contemporains. » — Mme de Staël avait trouvé la vraie note républicaine , grave , mâle , élevée ; mais la France se souciait Irès-pcu d’être républicaine alors.

s Je dis que le Directoire (môme sans le 18 Brumaire) n’était pas de force à mener une littérature saine à bon terme. En effet, me disent les plus judicieux contemporains, « tout était tombé pendant la Révolution et sous le Directoire au dernier degré de décadence, de désordre , de ruine. Cela se voyait et sautait aux yeux en toutes choses. Pas ime maison n’était réparée , pas une porte cochère ne tenait. L’élégance , le luxe étaient si oubliés que , dès qu’il y en avait quelque

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M me DE STAËL FAUX PROPHÈTE ES POÉSIE 83

Si distingué que soit à nos yeux l’ouvrage de Mme de Staël, si plein qu’il nous paraisse d’idées d’avenir, il tenait trop immédiatement au régime cessant, aux idées régnantes que l’auteur aurait voulu continuer en les épurant et les vivifiant, — il tenait trop au passé d’hier pour être le vrai signal de l'ouverture du siècle nouveau. L’auteur qui n’avait cessé d’opposer en toute rencontre le sentiment à Vanalyse dont c’était alors la mode, avait lui-même ce don d’analyse au plus haut degré; il coupait souvent, on l’a dit, une idée en quatre; et cette finesse extrême d’aperçus s’accordait peu avec l’imagination proprement dite. Aussi , Mme de Staël déclarait-elle le règne de celle-ci terminé :

« La poésie d'imagination, disait- elle, ne fera plus de progrès en France : l’on mettra dans les vers des idées philosophiques ou des sentiments passionnés; mais l’esprit humain » est arrivé, dans notre siècle, à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni l’enthousiasme qui crée des tableaux e des fables propres à frapper les esprits. Le génie français n’a jamais été très-remarquable en ce genre; et maintenant on ne peut ajouter aux effets de la poésie, qu’en exprimant, dans ce * -p beau langage, les pensées nouvelles dont le temps doit n^ue enrichir. »

Au milieu de tant de lueurs et comme de divinations heureuses, c’était là un oracle malencontreux à la veille d y Atala, de René, du Génie du Christianisme et des Martyrs. . •

petit retour, ou s'ébahissait et on criait merveille. Un ambassadeur russe qui vint à Paris vers ce temps-là avait un attelage en tandem ; on se mettait aux fenêtres pour le regarder passer. »' Ainsi pour la littérature-, je me rappelle encore avoir vu dans mon enfance ce respect et cet étonnement pour la plus petite page littéraire imprimée. — Au reste, nous qui avons vu, pas plus tard qu’hier, combich il suffit de quelques mois, de quelques semaines, pour que le niveau de la civilisation baisse tout d’un coup et que ta dégradation se fasse, nous comprenons ce que ce pouvait être après dix ans de catastrophes.

Elle faisait ses réserves, elle donnait ses explications sans doûte; elle reconnaissait et proclamait, tout à côté,

« qu’un nouveau genre de poésie existait dans les ouvrages de J. -J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre: c’est l’observation de la nature dans rapports avec les sentiments qu’elle fait éprouver à l’homme .... » Mais Mme de Staël, en réalité, aimait peu, septait peu la nature directement eî en elle-même* ; c’était son esprit qui reconnaissait ce nouveau genre de poésie , plutôt que son cœur. H y a dans toute cette partie de son ouvrage , beaucoup de vague; et le point juste qui, bien touché, devait faire vibrer alors toutes les âmes, toutes les imaginations , elle ne l’atteignit pas , elle ne le pressentit pas. — Elle n'eut dans cet ouvrage , comme on l’a dit v encore, que des commencements de vérités.

Aussi, quoiqu’elle ait précédé de beaucoup M. de Chateaubriand dans la publicité , et qu’elle ait disparu longtemps avant lui , ce n’est point par elle que s’ouvre véritablement la littérature du xix® siècle, en ce que j* celle-ci eut de tout à fait soudain et nouveau. En 1800, Mme de Staël est encore une personne duxvm* siècle ; elle en est l’esprit le plus avancé, mais elle y plonge encore. Elle ne subit toute sa transformation qu’après Delphine,

* durant son voyage d’Allemagne de 1804, dans le commerce qu’elle eutavec les Schlegel , les Goethe, les Humboldt. LaMme de Staël toute moderne, l’initiatrice véritable de tout un ordre de générations modernes, date de là.

Et même, suivant moi , pour l’étudier au complet,'

pour la saisir tout à fait à son avantage , à son plus haut

1 « Mme de Staël a été dix ans en présence des Alpes sans avoir une image : elle n’était donc pas née essentiellement avec de l’imagination. Son imagination a eu besoin d’être avertie par celle de Chateaubriand. “

(CUÊNEDOLLÉ.)

FONTANES PRESSENT CHATEAUBRIAND j - 85

point d’élévation et de développement , il vaudrait ^ mieux encore la prendre en 1818, c’est-à-dire à l’entrée de la Restauration, qu'elle sut si bien comprendre dans son esprit, et dont elle apparaît comme la muse historique et politique par son beau livre posthume des Con - , sidérations sur la Révolution française. Mme de Staël n’est complète que de ce jour-là; la pleine influence de son astre ne se leva que sur sa tombe.

Je tiens, Messieurs, à bien vous marquer tous ces temps: l’histoire littéraire n’a son vrai sens que de la sorte. Les catalogues, les bibliographies donnent la date de la naissance et celle de la mort, la date de la publication de chaque ouvrage : il y a quelque chose de plus à faire pour le citique qui veut ranger, échelonner selon la méthode naturelle toutes ces lignes qui seraient sans vie. C’est ainsi que l’histoire littéraire reprend sa vraie marche et son mouvement. — C’est ainsi que les groupes s’y succèdent , s’y entrelacent sans se confondre , et s’y dénouent harmonieusement comme dans un chœur.

Un écrivain distingué , d’un autre bord que Mme de Staël, qui critiqua l'ouvrage de la Littérature et y mit une sorte d’acrimonie polie, M. de Pontanes, avec bien moins d’idées et un fonds incomparablement moins fertile, avait un sentiment plus net, une vue plus éclaircie de la situation. Fontanes avait connu ou plutôt retrouvé en Angleterre, où il s’était réfugié après la proscription de Fructidor, un jeune émigré breton, aimant les Lettres, un peu bizarre d’humeur, sauvage par habitude et singulièrement aimable par accès. Il s’était promené avec lui à l’ombre de Westminster; ils avaient visité ensemble le Coin des poètes ; ils avaient causé de Milton, de Gray, de cette mélancolie rêveuse qui faisait le caractère des derniers poètes anglais, et que l’âme des deux exilés était d’autant mieux disposée à sentir;

gavaient pleuré ensemble en regrettant Argos. Lorsque, dans ce petit monde d’émigrés spirituels dont était le chevalier de Panat, on raillait le jeune rêveur pour quelqu’une de ces excentricités et de ces boutades qui semblaient des prétentions peu fondées au génie, Fontanes prenait la défense de l’absent, et disait : « Vous riez, Messieurs, laissez faire, il nous passera tous. » Rentré en France , Fontanes était resté en correspondance avec son ami de Londres, qui le tenait au courant de tous ses projets. Vers cette date de 1800, ayant eu l’idée de recueillir ses poésies, ses œuvres complètes, Fontanes avait déjà donné à l’imprimeur la traduction de Y Essai sur l'Homme de Pope, et de plus, un essai de traduction libre en vers du cinquième Chant de Lucrèce. Il avait cru intéressant de rapprocher Lucrèce* de Pope, et il avait joint à ce second essai un Avant-propos très-remarquable. Mais sur ces entrefaites, la faveur du Consul vint trouver l’élégant écrivain : appelé à prononcer aux Invalides l’Éloge funèbre de Washington, il y manifesta le talent d’orateurjdont il était doué; et, se sentant à la veille d’une destinée politique, il ne voulut point la compromettre d’avance par une publication littéraire qui offre toujours prise à la critique. Il arrêta donc l’impression, presque terminée déjà, de ces volumes, et n’en laissa rien paraître. J’en possède pourtant un exemplaire d’épreuves qui s’est conservé. L’Avant-propos , mis en tête du cinquième Chant de Lucrèce, a cela de particulier qu’il nous laisse voir Fontanes beaucoup plus philosophe au fond qu’il ne le parut le lendemain, ou du moins n’ayant pas encore son parti pris^usjjouvertement

* Cette élude de Lucrèce avait déjà beaucoup occupé André Chénier dans son poème d’ Hermès ;et en général les poètes de cette lin du XVIII e siècle avaient été, la plupart, tentés d’écrire le poème de la Nature.

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