‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 38 sur 194 · CINQUIÈME CHANT DE LUCRÈCE PAR FONTANES · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CHANT DE LUCRÈCE PAR FONTANES

Tout cet Avant-propos est court; il est comme inédit et inconnu ; c’est du Fontanes et du meilleur avec quelque chose môme de plus net et un sens plus ferme qu’il n’en mit depuis dans ses rôles officiels. Lisons donc :

« J’ai cru, disait-il, que le rapprochement de Lucrèce et de Pope pourrait intéresser les lecteurs : tous deux ont été poètes et philosophes. J’ai choisi, dans le poënve latin, le cinquième Chant, parce qu’il forme, si je ne me trompe, l’ensemble le plus intéressant. 11 renferme d’ailleurs un grand nombre de détails, semblables à ceux de la troisième Épitre de l’Essai sur l’Homme. Si ma faible version donnait quelque envie de relire l’original, je ne serais point surpris qu’on préférât à l’énergique précision, aux traits brillants de l’esprit moderne, la majesté simple et les riches développements du génie antique.

« Ce cinquième Chant offre de grands tableaux. Lucrèce, après avoir peint rapidement la faiblesse et les misères de l’homme, les vicissitudes des éléments, les anciennes révolutions de la terre, et celles qui l’attendent encore ; après avoir indiqué les différents systèmes astronomiques connus de son temps, Lucrèce trace l'origine du monde et de ses habitants. 11 conduit le genre humain depuis son berceau jusqu’à la naissance des sociétés, des langues, des arts, des lois et des religions. Il s’arrête où la tradition commence. 11 nous a rendu cette partie de nosannales, qui n’était gravée, ni sur la pierre, ni dans les livres, ni dans la mémoire. On verra que ce grand homme a prévenu plusieurs opinions de nos philosophes les plus illustres; il a résolu plus d’une fois, en peu de mots, les questions qu’ils ont agitées longuement après lui. On se convaincra plus que jamais, que les idées dont notre orgueil s’attribue la découverte, ne sont bien souvent qu’un héritage de l’Antiquité.

« Vous verrez le poète romain , dans le tableau des anciens désastres arrivés à notre globe , tracer quelquefois la route à Buffon 1 ; et, dans l’examen des causes qui ont répandu chez tous les peuples les cérémonies religieuses, précéder l’auteur de

' Époques de la Nature.-

l’Antiquité dévoilée et des Recherches sur le Despotisme oriental 1 , ouvrages que les érudits dépouillent sans cesse depuis vingt ans, et qu’ils oublient soigneusement de citer. En peignant les mœurs sauvages des premiers hommes, Lucrèce semble aussi les préférer, comme Rousseau,» celles de la civilisation; mais sa philosophie, aussi sage qu’élevée, le défend des exagérations de la misanthropie. Occupé de saisir des résultats utiles, il ne s’appesantit point sur des opinions vaines. Qu’importe, en effet, de comparer le bonheur du Sauvage à celui de l'être social; de chercher si le luxe, les arts, le commerce ou la découverte du Nouveau-Monde, ont apporté plus d’inconvénients que d’avantages? Toutes ces questions, qui rentrent les unes dans les autres, et dont s’emparent toujours les rhéteurs, sont indignes d’occuper longtemps les bons esprits. 11 faut observer l’homme tel qu’il est dans son état actuel, et non dans celui que conçoivent fort gratuitement quelques rêveurs enthousiastes. C’est sur la sit uat ion certaine des choses, et non sur d'incertaines conjectures, qu’on doit arranger le plan du bonhffur génçrai. 11 serait temps de renoncer, même dans les AcadèmiesTk ces lieux communs, à ces frivoles jeux d’esprit, trop multipliés dans les meilleurs livres modernes. »

Il fait allusion au sujet proposé par l’Académie de Dijon, maie on voit bien, à son ton epigrammatique, qu’il n’est encore ni du Séant ni de l’A*cadémie. Plus un .homme de Lettres arrive à tous les honneurs de la société, moins il ose avoir tout son esprit, toute sa pensée, dans ses écrits et dans ses discours.

Les opinions philosophiques de Fontanes sembleraient, à un. certain endroit, pencher d’un côté s’il osait s’y livrer, tandis que ses sentiments et ses désirs de cœur pencheraient plutôt d’un autre :

« L’Athéisme, disait-il, n’a jamais été soutenu avec plus d’audace, ni même avec de plus fortes preuves, que dans ce morceau de Lucrèce. L’existence du mal physique et du mal

1 Boulanger.

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