‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 41 sur 194 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

Chateaubriand enfant ; — de Saint-Malo comme La Mennais. — Sa sœur Lucile ; et des sœurs de grands hommes. — Éléments de l’âme de René : — ennui ; — caprice ardent ; — honneur. — Équilibre instable en politique. — Premier séjour à Pari». —Des hommes de Lettres en 89.

François-itené (et non Auguste) de Chateaubriand était né à Saint-Malo le 4 septembre 1768, et non le 4 octobre, jour de Saint François, comme lui-même semblait le croire. Quant à la date de l’année, il la mettait volontiers en 1769. Cela veut dire qu’il se rajeunisi sait un peu, soit pour f&ire coïncider sa naissance avec\ cette année 69, à laquelle on se plaisait à rapporter plu - 1 sieurs naissances illustres, soit tout simplement pour se rajeunir. Et ici je noterai tout d’abord un trait qui paraît futile, et qui tient pourtant à une ligne, à une racine profonde dans cette nature de poète. — « Vous me paraissez bien .triste aujourd’hui, » lui disait un matin Mme de Pastoret en le rencontrant seul dans une allée du parc de Champlâtreux. — « Ah! Madame , vous l’avouerai-je? répondil-il ; il m’arrive aujourd’hui un grand malheur. » — «Et quoi donc?» — «C’est que j’ai aujoud’hui quarante ans. » Il voulut du moins se donner ces malheureux quarante ans un peu plus tard que nature. — Le poCte est tout à fait comme la femme : il tomberait à genoux, s’il osait, devant cette faux qui tranche [la

jeunesse: «Monsieur le bourreau, encore un moment 1 -!»

La maison où il naquit , rue des Juifs , n’était pas loin de celle où devait naître quatorze ans plus tard M. de La Mennais. Ces deux hommes , qui sentent si bien le cru de Bretagne , se sont rencontrés depuis dans la vie, et leurs rapports seraient curieux à noter avec vérité. Ce qu’on peut dire , c’est que , de prime-abord et d’insti net , ils ne s’aimaient pas ; ils étaient plutôt antipathiques l’un à l’autre. L’auteur de V Essai sur l'Indifférence débuta en 1817, sous la Restauration , comme l’autre avait débuté, quinze ans auparavant, sous le Consulat. Il venait, ce semble, à sa manière et avec un surcroît de zèle, prêter main-forte à la môme cause. C’était une recrue ardente ; on devait être tenté de les comparer. Tant que cela fut possible, ils n’eurent que du froid l’un pour l’autre. Ils s’étaient rencontrés d’abord dans les bureaux du Conservateur, au milieu de cette serre chaude d’ultra-royalisme, tous deux en étant alors les organes au premier chef. Ils s’étaient perdus de vue quand M. de Chateaubriand était devenu libéral, faisant la guerre à son ancien parti ; M. de La Mennais, lui, tenant toujours alors pour le parti absolutiste et ultramontain. Ils se retrouvèrent en 1835, quand M. de Chateaubriand était redevenu royaliste, au moins d’attitude, après la chute du trône légitime, et que M. de La Mennais était déjà passé dans les rangs de la démocratie.

« « Peu de gens savent vieillir, » a dit M. de La Rochefoucauld. M. de Chateaubriand le savait moins que personne , mais il sut rester jeune bien longtemps. Une femme d'une grâce suprême (c’est nommer Mme Récamier ), qui s' est consacrée à orner et à embellir tant qu’elle a pu cette vieillesse peu soumise , un jour qu’elle parlait de scs jeunes amis, ajouta tout à coup : « Mais le plusjeune de tous mes amis, c’est certainement M. de Chateaubriand. » Le mot était juste. Sauf les toutes dernières années, il était par l’imagination la jeunesse même.

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