‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 42 sur 194 · MONSIEUR L’ABBÉ ET MONSIEUR LE VICOMTE · texte numérisé non relu

MONSIEUR L’ABBÉ ET MONSIEUR LE VICOMTE

J’assistais par hasard à cette entrevue, non sans sourire. Que de chemin ils avaient fait tous deux hors de leur premier camp ! Dès le premier abord il y eut, des deux parts, desj'&cççocs et des raccords de souvenirs qui juraient d’une façon piquante av^c le présent; ils étaient encore l’un pour l’autre monsieur l’abbé et monsieur le vicomte. Ils continuèrent de se voir dans les douze dernières années et même, par moments, comme si le goût mutuel leur en était venu; il y eut à la fin une sorte d’intimité. M. de Chateaubriand goûtait assez M. de La Mennais, surtout quand celui-ci ne lui fit plus office d'auxiliaire dans le même parti, et ne fut [à ses yeux qu’un Carrel ou qu’un Béranger de plus. La concurrence cessant, la courtoisie commença.

Je n’ai qu’à parcourir très-rapidement ces premières années de Chateaubriand, dont vous lisez tous les matins la peinture par lui-même 4 : nous avons là une autre édition de René, tout aussi poétique sans doute, ou même (je le crois) plus romanesque, mais aussi plus détaillée et avec des circonstances réelles qui particularisent le récit.

11 était le dernier de dix enfants dont six vécurent.

quatre sœurs et un frère aîné. Lui, le cadet, dit le chevalier de Chateaubriand, était destiné, selon la mode des cadets en Bretagne, a entrer dans la marine royale. En attendant on le mit en nourrice au village de Plancouët. Sevré et rentré au logis, il y trouva une vie austère, uii père silencieux et craint, une mère Jionne, mais grondeuse 2 . Nous connaissons cette digne domestique,

4 Les Mémoires d’Outre-lombe paraissaient alors en feuilletons dans la Presse.

2 J’airne à croire pourtant qu’il y a quelque lapsus calami dans cette pbrase des Mémoires : « Mon père était la terreur des domestiques , ma mère le fléau. »

l’excellente Villeneuve, la seule qui eût quelque soin alors du pauvre délaissé. Le point le plus à noter, le détail le plus touchant et certainement le plus vrai de cette première enfance, de cette é ducati on si négligée et si dure, c’est l'a ffectio n bien délicate dont il s’unit en grandissant à Ta” quatrième de ses sœurs, négligée comme lui, et qu’il nous peint d’abord l’air malheureux, maigre, trop grande pour son âge, une robe disproportionnée à sa taille, la poitrine droite enfermée dans on corps piqué dont les pointes la blessent, avec un collier de fer garni de velours brun au cou, et une toque d’étoffe noire rattachant ses cheveux retroussés sur le haut de la tête. Mais bientôt un souffle de grâce et de mollesse passera sur ce jeune front et y éveillera l’essaim des rêves. Cette sœur Lucile est le type virginal, innocent, de Y Amélie de René*. Il n’en dira rien de trop quand il parlera plus tard de sa beauté, de sa grâce, de sa mélancolie qui la lui fera comparer à un Génie funèbre. Je possède, par une autre source, des détails intimes sur cette sœur charmante ; je vous en entretiendrai peut-être un jour. Elle avait 1 instinct de la poésie et elle devina cet instinct chez son frère ; elle fut la première à l’exciter ; et comme, dans leurs promenades au grand mail de Combourg, il lui parlait avec ravissement de la solitude, elle l’avertit d’un mot, elle lui fit signe

« « Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin ; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps; la douceur de ses sentiments était infinie? il n’y avait rien que de suave et d’un peu rêveur dans son esprit', on eût dit que son cœur, sa pensée et sa vois soupiraient comme de concert ; elle tenait de la femme la timidité et l’amour et de l’Ange la pureté et la mélodie. » — Une question qu'on voudrait repousser se glisse malgré nous : René est bien René, Amélie est bien Lucile ; qu’est-ce donc ? et qu’y a-t-il eu de réel au fond dans le reste du mystère ? Poète , comment donner à deviner de telles situations , si elles ont eu quelque chose de vrai ? Comment les donner à supposer, si elles sont un rêve ?

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