‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 44 sur 194 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

le génie de son frère, dégagé de tout alliage d’auteur, de toute complication littéraire, mondaine, politique et vaihe, le pur génie avant qu’il ait revêtu ou après qu’il aura rejeté l’enveloppe mortelle. — « Cette âme virginale, a dit quelqu’un qui l’a bien connue, était comme effarouchée des hommes et de la vie. » — Vers 1803, dévoré d’une mélancolie incurable, et versant, disaitelle agréablement, plus de pleurs que l'Aurore, mais sans avoir comme elle le don de produire des fleurs sa raison reçut quelques atteintes qui ne la laissaient pas moins, à ce qu’il paraît, adorable et d’une décence charmante. Elle se rendait compte de ces atteintes, elle retira vers ce temps la promesse de sa main à un homme qui L’aimait passionnément et voulait l’épouser. Entrée dans une maison de retraite à Paris, elle y mourut’, et l’on craint même qu’elle n’ait, dans un instant d’égarement, hâté la fin de ses tristes jours. Les Mémoires à' Outretombe contiennent d’elle des lettres, de petites compositions ravissantes. Il y a’ déjà bien des années un auditeur qui avait assisté à cette lecture écrivit, au sortir

l’esprit, et sa supérieure plutôt parle caractère. C’est ainsi que la sœur du grand Arnauld et de M. d’Andilly, la mère Angélique, la grande abbesse et réformatrice , leur est supérieure à quelques égards par une force simple et un mâle oubli d’elle-même dans les épreuves. C’est ainsi encore que la seconde Angélique parait plus ferme et plus forte d’esprit et de caractère que son frère du monde et de la Cour, M. de Pomponne. (Voir Port-Royal, t. III, p. 359, édition de 18G0.)

* C’était dans des vers à un ami :

Que J’iurais à t’offrir de fleurs Si , semblable â l’Aurore,

, Comme elle j’avais, par mes pleurs,

, Le don d’en faire éclore !

J’ai entendu citer d’elle une conversation ravissante sur la musique, qu’elle sentait à la manière des Anges; sur les fleurs, et les oiseaux quelle préférait aux fleurs, parce qu’ils étaient plus près du Ciel. — Se promenant avec M. Joubert par une soirée très-sereine , elle lui disait : « C’était là sans doute la couleur de l’Olympe. »

2 Le 9 novembre 1804.

l’amélib de rené

de là, l’impression qu’il venait d’en recevoir ' ; et je vous demanderai la permision de vous lire ces lignes comme résumant ma propre pensée :

« On a entendu dans cette môme lecture d’admirables pages deLucile sa sœur, V Amélie de René, génie de mélancolie égal au sien, qui aurait eu l'art, si elle avait voulu, mais elle pratiqua la sensibilité plutôt que de la dépeindre. Inquiète, malheureuse d’imagination et assiégée de terreurs presque comme Jean-Jacques, elle se dévora. Ce que René a dit, elle l’a fait. Quelqu’un entendant ces lettres de Lucile regrettait qu’elle n’eût pas écrit. — « Laissez donc, répondit un plus sage, laissez un peu de sensibilité à l’état de nature et d’entière sincérité; il en faut aussi comme cela; on n’a pas de regret à avoir : à chacun son rôle ; ils se le sont partagé ; il a écrit pour elle, elle est morte pour lui. »

Ces scènes du fonds natal , ces souvenirs d’enfance, qui sont maintenant révélés à tous; la maison de l’aïeule maternelle à l’abbaye près Plancouêt; la sœur enjouée de l’aïeule vénérable, mademoiselle de Boitcilleul ; ces trois vieilles filles nobles d’à côté qui, averties chaque jour par un coup de pincette, apparaissent comme par ressort et viennent faire partie du quadrille,

Portraits comme on en voit sur les tapisseries;

la mort peu à peu qui envahit cette petite société et rompt le cercle : une chambre qui se ferme, puis l’autre, et le quadrille qui finit faute de partners ; ces premières impressions déjà profondes ’sur l’enfance rêveuse et in-

1 Ces Mémoires ont eu deux moments de lecture bien différents, bien contraires. Les premières fois, avant la publication, ils n’étaient lus qu’à un petit cercle d’initiés , dans un sanctuaire délicieux, avec tous les arrangements de la grâce et les demi-voiles du mystère. La seconde fois, découpés en feuilletons au milieu des tempêtes civiles, ils ont été jetés par lambeaux dans les carrèfours et ont pu être lus , comme du Rétif, au coin de la borne.

consolée, je ne vous redirai point tout cela; vous le savez d’hier et de ce matin; je n’ai qu’à courir. Je me borne à relever chaque sentiment essentiel à mesure qu’il éclôt et qu’il lève dans cette jeune âme.

De Saint-Malo, où l’enfant a passé ses premières années à errer parmi les rochers, à écouter le bruissement des vagues sur les écueils, à béer aux lointains bleuâtres , le voilà tout d’un coup transplanté avec sa famille au château de Combourg , autre cadre plus silencieux et tout mystérieux, la secrète patrie du poète. A peine entré sous ces grands ombrages, le charme mélancolique l’a saisi, l’ennui enchanté commence. — Envoyé au collège de Dol, il étudie les mathématiques, et sait par cœur ses logarithmes ; il fait des vers latins, surtout il lit le quatrième livre de 1* Enéide. Ce quatrième livre, un Horace complet, les volumes de Massillon, où sont les sermons de l’Enfant prodigue et de la Pécheresse, ne sortent bientôt plus de ses mains; il a le temps de couver ces mêmes rêves durant les vacances solitaires de Combourg : un monde nouveau s'entr’ouvre pour lui; un nouvel homme s’éveille, qui ne mourra plus. Notons bien l’aveu. — Mais les passions ne viennent jamais seules ; « elles se donnent la main comme les* Furies ou comme les Muses. » L’honneur donc (et ceci est un nouveau trait distinctif, désormais aussi ineffaçable), l’honneur, «cette exaltation de l’âme qui maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption* ce principe régénérateur placé auprès du principe dévorant, « allume en cette jeune âme un foyer qui ne va plus s’éteindre, et qui sera jusqu’au dernier jour son culte le plus intime peut-être, en même temps que le plus apparent. Ce sentiment de l’honneur se révèle en lui à l’occasion d’un châtiment déshonorant qu'il se refuse à subir. — Je crois, en vérité, que tout est complet déjà; et si nous osions pénétrer tout

UBI SOLITUDINEM... POESIM ATPELLANT

iOi

d’abord dans cette âme jusqu’à prétendre en compter les mobiles essentiels, les éléments {Très imbris torti radios) , je les énumérerais ainsi , en ne donnant la prédominance à aucun, et en les mettant tous sur la môme ligne.

Ne trouvez pas. Messieurs, ce que jè fais ici trop téméraire. Je parle de l’homme éminent qui fait le sujet de notre étude avec la môme liberté que je parlerais de Goethe ou de Byron. La postérité est venue, et l’examen véritable commence. L’admiration, en définitive, retrouvera son compte, mais nous tâcherons de ne la faire porter que sur les portions vraiment dignes d’ôtre admirées.

^P remier . élément , l a rêverie ou l'ennu i. — La mère du ^ Régent disait de lui qu’iï éfôk-W ertrmyé. Combien cela est plus vrai à dire de M. de Chateaubriand! « Je crois, disait-il, que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère. » Il a comme engendré cet ennui incurable, mé- ' lancolique, sans cause, si souvent doux et enchanteur dans son expression , sauvage et desséchant au fond, et mortel au cœur, mortel à la bonne et saine pratique familière des vertus, — le mal de René , qui a été celui de -tout notre âge, maladie morale qui, après avoir régné cinquante ans plus ou moins, et avec des variantes sans nombre, est aujourd’hui à peu près disparue , qui du moins n’est plus endémique, et qui a fait place à je ne sais quelles autres dispositions plus positives de la jeunesse , lesquelles ont bien aussi leur danger. Pareil aux fleuves descendant du sein de Jupiter, le voilà donc à sa source cet ennui qui va s’épancher à travers le monde, qui cherchera partout l’infini et l’indéterminé , le désert; qui le ferait autour de soi plutôt que de s’en passer, et qui appelle cela la poésie {Ubi solitudinem faciunt, poesim appellant) : — poésie en effet qui a révélé au poëte qui

nous occupe, et lui a inspiré de peindre, comme il n’a été donné à nul autre, la sublimité des grands horizons, [| l’étendue ilimitée des savanes, l’infini du désert de l’Océan, et cetautre Océan canadien (comme il l’appelle) tout de verdure et d’éternelles forêts, l’infini désolé et si plein de grandeur des Campagnes romaines, l’infini idu cœur et du dedans le plus vaste et, si l’on peut dire, le plus irremplissable de tous.

/'Second élément, — comment dirai-je? comment l’appellerai -je? le culte de hjetmemetde l’espèce de délire , c d’illusion romanesque qu’elle amène avec elle, et qui d’ordinaire avec elle aussi s’évanouit et disparaît. Cet idéal d’ivresse qui est si bien peint dans le quatrième livre de l Enéide, dans Ata/a, dans l’épisode de Velléda, le poëte dont nous parlons le caressera et le rêvera jusqu’à la fin. Jusque sous la première conception du Gmt du Christianisme et dans le cadre de ses Martyrs ( allez au fond), il avait introduit, en la voilant, cette flamme profane et trop chère ; il la portera , il la couvera partout, et jusqu’au milieu des scènes et des sujets les plus faits pour ramener à l’austérité simple. Elle transpirera, je l’ai dit ailleurs, comme un parfum d’oranger voilé. J’ai regret d’avoir à insister sur ce point, mais il est essentiel ; quand on fait une étude sur un homme considérable , il faut oser tout voir, tout regarder, et au moins tout indiquer. D’ailleurs, on parle beaucoup de décadence : je crois en effet, à mon grand regret (et j’ai résisté tant que j’ai pu à le croire ), que la littérature .est en pleine voie de se corrompre ; mais il faut voir en quel sens et comment. Car, si l’on remonte surtout à une quarantaine d’années en arrière, ce n’est pas une décadence tellement manifeste et tellement déclarée ; il importe d’en' bien saisir les causes et les sources. Ce n’est point parce qu’un écrivain de talent se permet une *•

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