SENTIMENT D’HONNEUR CHEZ CHATEAUBRIAND
épicurien, — le désir prolongé et toujours renouvelé d’une Ève terrestre.
Le troi sième élémerit^qui nous est .signalé par lui-
« même, et qui perce également dès son enfance, c’est .
rjîonhéu r ; il était bien important que celui-ci vînt s’introduire au plus tôt comme correctif à côté de ces deux autre/éléraents si dévorants et dissolvants, à côté de l’fnmii immense et de cette disposition à chérir avant tout, à poursuivre le songe rapide, l’éclair du désir. L’honneur, qu’il a si bien défini et dont l’idée s’associe habituellement à son nom, il l’eut donc dès l’origine, il le conçut et l’embrassa de bonne heure : par là il fut véritablement de l’ancienne France, il garda quelque chose des anciens preux. Lui si différent à tant d’égards, il retint par cet anneau la tradition de ses pères, et il se s * retrouva de leur sang par instinct dans chaque situation mémorable. Cette disposition de l’honneur, elle- même, est plus altière et scabreuse que stable et tout à fait assise : elle tient plus de compte de la gloire que de la ’ vertu, et souvent participe plus de la générosité que de * l’équité et de la justice. On est prodigue, libéral, plein' d'éclat et de noblesse; on s’expose, on se sacrifie un moment; mais à ce prix on se passe bien des passions et tous ses caprices. Du moins il y a là un ressort puissant, quelque chose qui se révolte contre toute lâcheté, contre toute cupidité sordide , contre toute bassesse.
Dans un temps dont M.' Royer-Collard disait : a L’abaissement éclate de toutes parts, » il y a là du moins quelque chose qui ne vous rabaisse pas.
• Je crois, si l’on peut avoir un jugement formel en de telles analyses, que ce sont là les trois éléments essen-
conîraste du ton, la jolie pièce de Voltaire quia pour titre, les Désagréments de la Vieillesse.)
tiels, et tous les trois extrêmement aigus et vifs, *tjui composèrent ce.tte pers onnalité si accentuée et si brillaa jfi.dq M..de Chateaubriand. Ajoutez-y ce pstTjié- ^ ploiement d’ima^naüûn, cette magie inc o mparable de plipSie qui lui fut donnée, et qui, au milieu de mille défauts Choquants de goût, réussissait toujours à nous prendre; avec cela un esprit qui dans les jugements ordinaires ( non pas toujours dans l’action ) avait beaucoup de justesse et de positif; une ^iqab ilit^ et une sorte de naïveté de bon enfant, qui était réelle quand il voulait se lsTpermettre, qui était rare et habituellement nulle quand on le voyait dans le monde, mais qu’on lui retrouvait par moments à l’improviste dans l’intimité : voilà un premier trait, une première ébauche de cette grande physionomie que ses ouvrages seuls n’exprimentpas tout entière.
Mais on remarquera encore combien ces trois éléments sont tous les trois, si je puis ainsi parler, hasardeux, imprudents, et singulièrement propres, pour employer le langage de la chimie, à une combinaison fulminante : d’une part, l’ennui sauvage, avide, insatiable, comme base et comme fond; — d’autre part, sillonnant ce vague ennui, l’éclair idéal, électrique, du désir; — et l’honneur seul, l’honneur chevaleresque, pour tenir et maîtriser tout cela. Avec de tels coursiers à son char et un tel guide, on doit être tenté à tout moment de raser comme Phaéton le bord de l’abîme', de chercher l’émotion et l’éclat, dût-on se briser et périr.
' Ainsi, à la Cataracte de Niagara , l’échelle de lianes qui servait d’ordinaire aux Indiens étant rompue, il voulut néanmoins descendre au bas de la Chute par un rocher à pic d’environ deux cents pieds de hauteur (je n’entre pas ici dans les inexactitudes qui ont été relevées ) : il ne s’y cassa que Hé bras. — Et dans René, au voyage de l’Etna, il se représente assis sur la bouche du volcan et pleurant sur les mortels