‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 47 sur 194 · LES POETES SONT DE DANGEREUX PILOTES · texte numérisé non relu

LES POETES SONT DE DANGEREUX PILOTES

On est, en un mot, poussé à jouer, sur la moindre chance provocante , le tout pour le tout. Et voilà pourquoi, l'avouerai-je en passant? j’ai toujours frémi quand j’ai vu des poëtes, de vrais poètes, se prendre à la politique et prétendre à devenir nos pilotes. Oh! que Platon les connaissait bien quand il voulait les couronner de fleurs et les bannir de sa république! Et pourtant il ne .connaissait que les poëtes selon Homère, selon Sophoele et selon lui-même. Mais chez les modernes, ces poëtes selon îlené sont les plus dangereux de tous; ils entrent avec t'avissement dam les mois des tempêtes ; ils sont repris pour un rien du dégoût de la terre, de cette terre qu’ils veulent pourtant gouverner ; ils dévorent les siècles en un jour; ils seraient tentés à la moindre contrariété, au moindre défi, de mettre le feu au vaisseau et de s’engloutir eux et tout l’équipage, c’est-à-dire la société tout entière, comme le vaisseau le Vengeur, pour avoir une belle mort sur l’Océan*.

dont à peine il voyait à ses pieds lés demeures : « C’est ainsique toute « ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et im- « perceptible , et un abùne ouvert à mes côtés. »

* « L’idée de n’étre plus me saisissait le cœur à la façon d’une joie « subite... Il y avait dans le premier succès de l’amour un degré de « félicité qui ine faisait aspirer à la destruction. >< Quand on L dit de ces mots-là, et qu'on les a sentis, et qu’on a voulu se tuer, on m’est toujours suspect comme pilote ; on tient médiocrement au salut des autres et de l’ensemble. — Et qu’on veuille peser encore cette parole finale, non pas du René embelli et légèrement arrangé pour le Génie du Christianisme, mais du René primitif et brut des Pi a t chez : « Je « m’ennuie de la vie ; l’ennui m’a toujours dévoré ce qui intéresse « les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu’aurais- « je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué « de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et « de l’infortune. En- Europe, en Amérique, la société et la nature m’ont « lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j’étais criminel , je le serais « sans remords. Je voudrais n’être pas né, ou être à jamais oublié. »

( Lettre de llcné à C élu ta ). — Après de tels aveux une fois proférés, il n’y a plus rien.

Ces enfants du caprice, de la fantaisie et du rêve sont d’une race tout opposée et ennemie de celle des vrais hommes d’État, des Auguste, des Richelieu, des Cromwell, des Guillaume d’Orange, des Put, et, pour prendre un nom sans tache, des Washington. A un moindre degré, entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand, c’était une haine de race.

Après le collège de Dol, vient le collège de Rennes, où le chevalier en entrant hérite du lit du chevalier de Parny (un pan de cette robe de Nessus lui est toujours resté), et où il devient le condisciple de Moreau et de Limoelan. De Rennes il va à Brest, pour y chercher son brevet d'aspirant qui n’y est pas : ses instincts de voyageur s’excitent à contempler tout le jour cet Océan sans bornes, à la pointe de ce Cap extrême. Il est comme ces cygnes sauvages, qui, retenus malgré eux parce que les ailes ne leur sont pas encore venues, souffrent je ne sais quoi d’inexprimable à la saison des migrations, et ressentent une nostalgie immense 1 .

Mais le vent tout d’un coup a sauté, comme disent les marins : de Brest il retourne sans savoir pourquoi à Combourg. Ce « château paternel, situé au milieu des forêts, près d’un lac, dans une province reculée, » dont il partkit sans le nommer dans René, il nous le décrit aujourd'hui dans ses tours et dans ses salles pleines de mystères. C’est là qu’il nous donne une nouvelle peinture de son rêve, de sa poursuite de l’idéal, sous le nom de sa Sylphide, Cette Sylphide qu’en l’écoutant autrefois . . • •

1 Toute sa vie M. de Chateaubriand garda eet instinct natal du navigateur et du marin. Passant bien des années après en Angleterre où il était ambassadeur ( 1822), à peine le pied sur le bateau, dans une pénible traversée de Calais à Douvres par une grosse mer, il était d’une gaieté folle, chantait, sautait, grimpait aux mâts, se moquaitdes autres passagers malades : l’élève de Brest, le pur Malouiu se retrouvait.

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