‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 49 sur 194 · tome l ' k · texte numérisé non relu

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et aspire , comme il le dit aujourd'hui en plaisantant , à insérer quelque idylle dansjle Mercure ou dansl’vl//«anach des Muses *. L’impression qui résulte des illustres • Mémoires ne m’a jamais paru la plus exacte et la plus vraie sur cette époque de sa vie *. En fait , le jeune officier fut beaucoup plus homme de Lettres alors ; il le fut plus sérieusement dès l’abord qu’il ne veut nous le sembler aujourd’hui. Pour s’en assurer, il suffit de lire ce qu'il disait sur les gens de Lettres de cette époque dans \ Y Essai sur les Révolutions : on y trouve les vrais jugements qu’il portait sur eux. Il vit dès lors Fontanes , et noua avec lui une première liaison, qui se resserra ensuite à Londres et y devint la plus étroite amitié. Dès 1788, il visitait Pamy, qu’il appelait le Tibulle français,^

* Il parvint en effet â faire insérer une idylle ( l’Amour des Champs, par le chevalier de C.) dans V Almanach des Muses de 1790 (p. 205), entre des vers de Pons de Verdun et d’Hoffman : elle n’était pas indigne du voisinage, et aurait pu 'être signée de Berquin ou de Léonard. 11 est curieux de voit comme M. de Chateaubriand, dès qu’il écrit en vers, devient un talent pacifique et doux. Ce n’est plus du tout la même imagination. H a perdu son instrument, son élément. Il me fait l’effet de ces coursiers indomptés qu’on embarque, et qui, une fois en l’air, sontJes plus apprivoisés du monde.

2 Non pas, encore une fois, que ces Mémoires ne soient sincères, roaisijs sont surtout poétiques etn’ofttquece genre de sincérité-là, — une vérité d'artiste. Or, J’actiste ici rend son émotion, son impression telle qu’il l’a au moment où il écrit, non pas toujours telle qu’il l’a eue dans le moment qu’il raconte. 11 substitue à son insu ses impressions et ses effets d’aujourd’hui, A ses sentiments d’autrefois. En voici un petit exemple que j’ai pu vérifier. Je lis dans une lettre de M. de Chateaubriand à Fontanes, datée d’Avignon, samedi 6 novembre 1802 :

« J’arrive de Vaucluse ; je vous dirai ce que c’est. Cela vaut sa répu- « tation. Quant à Lauçe la bégueule et Pétrarque le bel esprit, ils «’ m’ont gâté la fontaine. J’ai pensé me casser le cou ( tout comme « au Niagarà )en voulant grimper sur une montagne où les voyageur» « ne vont jamais, et où le guide a refusé de me suivre... » Eh bien, on n’a qu’à’ lire dans les Mémoires d’ Outre-tombe la page émue qu’il . a écrite sur Pétrarque et sur Laure, en racontant après coup ce voyage. — Il n’y a de tout à fait vrai que ce qui est un témoignage presque involontaire échappé dans le temps même.

■* LES A ilIS DE 1788

comme il surnommait Fontanes le Simonide,'. Il consultait La Harpe, qui lui témoignait de la bienveillance : il avait un faible pour Flins, un ami, un diminutif de Fontanes ; et même il ne repoussait pas le Philosophe de la nature, Delisle de Sales, dont il a tracé plus tard un gai portrait en caricature a . Le jeune Breton voyait beaucoup son compatriote Ginguené , déjà produit honorablement dans les Lettres; et par lui il connaissait le poète Le Brun, surtout Chamfort, qu’il invitait quelquefois à souper dans sa famille^ et dont la conversation

t sur Parny, notamment, il écrirait en 1798 cette note que j’ai sous les yeux, manuscrite, et qui nous permet déjuger du degré exact de leur liaison neuf ou dix ans auparavant :

«Le chevalier de Parny' est grand, mince, le teint brun, les yeux noirs enfoncés, et fort vifs. Nous étions liés. B n’a pas de douceur dans la conversation. Un soir, nous passâmes six heures ensemble, et il me parla d’Éléonore. Lorsqu’il était près de quitter l’Ile-de-France, lors de son dernier voyage, Eléonore lui envoya une négresse pour le prier d’aller la voir ; cette négresse était la môme qui l’avait introduit en de plus doux rendez-vous. Le vaisseau qui devait ramener Parny en Europe était à l’ancre : il devait partir dans la nuit Qu’on juge des sensations que l’amant d’Éléonore dut éprouver lorsque, après douze ans de silence, il reçut ce message, au mompnt de son départ, par cette négresse! Que de souvenirs! Éléonore était bjpride, assez grande, non belle, mais attrayante, mais respirant la volupté. Au reste, il m’a dit que les sites décrits par Saint-Pierre dans Paul et Virginie étaient faux; mais Parny enviait Bernardin. — -

■ Fontanes m’a fait faire un dîner fort gai dans ma vie. Nous étions pour convives, moi, Ginguené, Flins, le chevalier de Parny. La Harpe, qui prétendait qu’il n’allait plus à ces parties de jeunes gens, nous avait envoyé sa femme. Mme Du F-.....*, la poétesse et la maîtresse de Fontanes, y était, et, ce qu’il y a de bien Français, c’est que le mari y était aussi et qu’il ne s’apercevait de rien. Grande chère, bon vin, pas trop poètes ; cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu. •

2 « Chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d’idées en Allemagne. » Ce trait plaisant me parait faire anachronisme dans le portrait de lui que donnent les Mémoires d’Outre- tombe. Je ne vois pas que Delisle de Sales soit allé plus d’une fois à Berlin. L’auteur semble avoir eu ici en vue le germanisme de certains de nos philosophes modernes, et il leur a lâché sa chiquenaude sur la joue du pauvre Delisle de Sales qui n’en peut mais. Celui-ci a payé pour M. Cousin ou pour tel autre.

piquante, pleine de saillies, lui faisait passer des moments heureux. Dans son Essai sur les Révolutions, où se ^retrouve un ChateaubriamT primitif,- sauvage, non encore dégrossi ni dégagé, mais plus vrai et plus naïf que depuis, un Chateaubriand sans parti pris et avant la gloire , il parle de la plupart de ces hommes comme les ayant beaucoup connus et fréquentés; ses jugements d’alors sur leur compte sont plus indulgents , plus équitables, plus sains, selon moi, que ceux qu’il y a ajoutés et par lesquels il a souvent prétendu corriger et rétracter les premiers. Dans cette édition de 1826, où il se flatte d’être un bien meilleur juge 1 , c’est trop souvent le ministre, l’homme monarchique et religieux, qui a son rôle à garder, — c’est trop souvent cet homme officiel qui fait la leçon au /tn-même -d'autrefois, et on peut le trouver surtout tranchant et rigoureux à l’excès pour ces anciennes connaissances de sa jeunesse. Dans ses Mémoires d'Outre-tombe, il se borne à être léger à leur propos, et il les traite un peu sous- jambe en badinant : cette légèreté va jusqu’à être cruelle pour quelques-uns. La vérité est qu’il les connut et les goûta fort, à son début dans le monde littéraire : il aspirait à y entrer sous leurs auspices et comme leur confrère. Nous aurons à signaler aussi dans l’Æ’ssai ses premiers jugements réels sur les écrivains célèbres du dix-büitième siècle, notamment sur le grand Rousseau auquel il se rattachait si directement alors, et dont il a tout fait pour se séparer et pour divorcer depuis.

Une remarque littéraire qui nous importe est celleci : M. de Chateaubriand avait commencé en 1788, si

1 Un critique à la fois sagace et indulgent ( M. Yinet) a dit : « M. de Chateaubriand dans son Essai n'est pas plus sincère que dans ses autres ouvrages ( voulant dire qu’il l’est partout), mais il est plus na turel. » J'accepte cette rédaction-là.

LA RÉVOLUTION A DÉGAGÉ CIlATEAtBRIAND 113

laRévolution n’était pas venue l’ajourner et l’interrompre, il serait évidemment entré dans le monde littéraire, comme disciple de Rousseau et des autres. Ses dix années d’éloignement et de malheur solitaire lui donnèrent le moyen de s’écarter, de prendre de l’espace, pour faire ensuite souche à part. Virgile, parlant du jeune arbre, du rejeton trop près de son père, dont l'ombre l’étouffe et le gêne a dit :

Nunc altæ frondes et rami matris opacant, ~ — ■ — s

Crescenlique adimunt fœtus, uruntque ferentem*.^

Chateaubriand, s’élevant à deux pas sous l’ombre de Jean-Jacques, de B ernardin de Saint-Pierre, en eût été d’abord gêné et offusqué dans son développement, brûlé dans ses premiers fruits. C’est à cela que servent du moins l es., révolutions : elles tr ansplanten t en déracinant; elles rompent ce qui se suit de trop près, et recommencent le grand mélange. 11 y a chance pour qu’au sortir de là il se produise quelque chose d’original et de nouveau.

Cependant l’instinct des voyages, l’inquiétude aventureuse qui était propre à sa nature, le sentiment qu’il n’y avait ni jour ni place pour lui dans ce monde-là à cette heure, arrachent tout d’un coup de Paris le jeune officier. Au moment où la Révolution de 89 a l’air de faire trêve, à la veille de redoubler, il-pact pour l'Amérique du Nord, muni des instructions de M. de Malesherbes, dont son frère aîné était Je petit-gendre. Le goût de la géographie et des grands voyages d’exploration était fort en honneur sous Louis XVI; les succès et les infortunes de Cook et de Lapérouse avaient enflammé les imaginations. Le jeune officier partait donc, en s'i-

4 Géorgiques , II, 55.

maginant qu’il allait à la découverte du Passage polaire, du Passage au Nord-Ouest du Continent américain : j’admire ces grands desseins tels qu’en cent endroits il . nous les expose, mais il n’allait chercher en réalité que I des sensations, d es images, et un^châmpTlIimité pour ses rêves.

Il ne parlait pas comme Volney, comme ce ferme et sévère observateur dont il avait pu lire le Voyage en } Orient, avec un dessein bien arrêté et précis ; l’histoire, à cet âge, ne le tentait pas encore : il tournait le dos au jgieu x monde , et voulait avant tout s’enivrer d’une

existence nouvelle inconnue.

La vie s^uvgge était ^aussi un des rêves, un contraste | iidéal des plus ca ressé s dans éette société raffinée* de I / Louis XV et de Louis XVI. Jean- jacques Pav ait mise à ( ^ I-mode. Diderot nous peint avec délire une O/a^selon son imagination et selon son cœur. Le jeune Chateau- / briand méditait déjà un poème des Natchez (jui devait laisser bien loin l es Inc as, et il voulait en visiter la scène naturelle. Plus tard méditant les Martyrs, il ira ainsi en Grècë"ët dans l’Orient. Entre les divers buts solennels ou mystérieux, qui présidèrent à tous ces voyages, il en est un qui reste p3ur nous bien clair : le peintre allait faire sa palette et amasser ses couleurs.

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