QUATRIÈME LEÇON
Encore les bommes de Lettres de 89: — Chamforc et Ginguené vengés. — Chateaubriand en Amérique. — Journal. — Nouveauté de peintutc. — Ce qu’on n’a qu'une fois.
Pendant que notre voyageur fait route pour l'Amérique, je voudrais revenir un peu en arrière, et insister davantage sur un point déjà touché. J'ai parlé des rela- / lions du jeune chevalier de Chateaubriand, venu à Pa- ^ ris vers 1788, avec les hommes de Lettres d’alors ; j’ai tâché de yous présenter ces relations sous leur vr.li jour, et non pas sous la couleur complaisante qu’il est facile de leur donner après coup, aujourd’hui que M. de Chateaubriand est devenu célèbre et immortel, et que la plupart de ces hommes de Lettre^ di^in gués en leur , temps, sont oubliés, ou retombés ipn^Rîtte espèce de crépuscule, de pénombre croissante qui attend les hommes simplement secondaires. Nous avons des moyens sûrs d’atteindre sur ce point à la vérité autrement que par conjecture. En effet, cinq ou six années après avoir quitté la France et les relations qu’il avait pu former à Paris, M. de Chateaubriand a consigné dans un ouvrage publié à Londres ses opinions, ses sentiments sur la plupart des personnages littéraires dont il avait encore le souvenir tout à fait présent ; et comme il écrivait alors loin de son pays, il n'avait andune raison de les flatter ni de les ménager. lien était môme,
comme Chamfort, qui étaient morts dans l’intervalle. Nous pouvons donc savoir de lui -même, de sa propre bouche, comment il les jugeait alors.
De plus, lorsqu’en 1826, il se décida à publier luimême à Paris, dans la collection complète de ses Œuvres, cet ouvrage autrefois publié à Londres, et qu'il l’accompagna de Notes qui avaient pour but de rétracter ou de corriger, nous savons encore comment il s’exprimait sur ces hommes de Lettres, à trente ans de distance.
Enfin, aujourd’hui que paraissent ses Mémoires d’Outre-tombe , nous avons, ce semble, son dernier mot sur leur compte, son jugement suprême. Qu’il me soit permis d’examiner si ce dernier jugement qui m’avait déjà quelque peu choqué lorsque je l’entendis pour la première fois, et que je viens de relire avec une impression pénible, est le plus équitable, le plus juste, — j’allais presque dire le plus sincère; — mais nous-même gardons-nous de faire. injure à une nature si mobile, à une imagination puissante et rétroactive qui teint à son insu les objets de ses couleurs, des couleurs de son caprice ou de sa passion.
Le point sur lequel j’insiste a de l’importance : les paroles que jette M. de Chateaubriand ne meurent pas ; elles ont ave^ll^ un mordant qui les grave; il a ce genre d’amertume qui accompagne la force. Si donc ses paroles avaient l’air de tomber comme une flétrissure sur quelques hommes de Lettres estimables, il faudrait voir avant tout si elles sont méritées, et si luimême, en d’autres temps, ne nous fournit pas une réfutation victorieuse de ce que lui a dicté en dernier lieu le sentiment de sa force, de sa supériorité désormais hors d’atteinte, et aussi peut-être le ressentiment lointain de l’amour-propre blessé *.
* « La férocité naturelle fait moins de cruels que l’amour-propre, »