‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 51 sur 194 · INJUSTICES DE LA SOUVERAINETÉ · texte numérisé non relu

INJUSTICES DE LA SOUVERAINETÉ

Il en est des grands hommes littéraires comme de tous les hommes : s’ils se sentent tout-puissants, souverains par la parole, par l’admiration qu’ils inspirent, semblables à des monarques sans contrôle, ils sont tentés d’a- , buser, de se passer tous leurs caprices, tous leurs dé- ' pits ; et la légèreté même produit quelquefois sous leur plume le même effet que produirait l’injustice préméditée ou la haine.

Nous ne cherchons ici que la vérité : je ne me plais pas à faire ressortir les contradictions de jugement d’un illustre auteur ; ce serait un plaisir bien chctif et puéril. Je conçois de plus (et ici je réponds à une observation qu’on m’a fait l’honneur de m’adresser), je conçois très-bien les variations dans les jugements, selon qu’on les porte à différents âges de la vie. M. de Chateaubriand, jeune, admire Jean-Jacques et l’imite; plus tanf’il s’en detacïïe , et il le jugc~èh”Té^ réduisant : rien de plus naturel et de plus légitime. Mais si M. de Chateaubriand, au moment où il juge Jean-Jacques avec sévérité, ajoute qu’il n’a jamais pensé comme lui*, et

dil La Rochefoucauld. On suppose en généHtfto^^le Lettres plus susceptibles que d’autres ; je ne sais si cela et il n’y au-

rait rien de bien étonnant en effet, si l’on pr^P^OTisidération la délicatesse de leur sensibilité nerveuse, sans cesse aiguisée par la nature de leurs travaux. Peut-être aussi n'ont-ils cette réputation d’irritabilité que parce qu’ayant une plume à leur service pour s'exprimer, leur passion laisse plus de trace que ne (ait l’amour-propre blessé des autres hommes. Les vrais grands poètes, d’ailleurs, Shakspeare, Goethe, Molière, Dante, Sophocle, ne devaient pas être irritables ; mais on se les figure plutôt jouissant d’une égalité, d'une sérénité ou d’une sévérité et d’une mélancolie majestueuse, au sein de leur force de création féconde. L’irritabilité est réservée aux hommes de Lettres proprement dits, grands encore, mais de moindre puissance, les Pope, les Voltaire.

M. de Chateaubriand, par sa nature, est entre les deux. 11 a du grand et du petit, de l’indilTérence et du dépit. — (Voir sur cette question d’irritabilité Coleridge, Biographia literaiïa , ch. II.)

' Comme dans la Préface de la première édition d'Atala.

le prend sur un ton de hauteur et de dédain qui sent un fond de mépris, je l’arrête, et j’ai droit de lui opposer ses aveux, ses hommages d’autrefois. Si en présence des mêmes faits, des mêmes souvenirs, il substitue la malveillance à la bienveillance, j’ai droit de lui en demander compte. Je ne fais d’autre rôle que celui de l'es- (clave antique qui avertissait le monarque qu’il était «a. t homme. C’est là en partie le rôle du cr itiq ue — • du critique historien; et c’est celui où je voudrais m’élever enfin en me dégageant de toute vaine complaisance. Si j’entends prononcer un jugement saillant, en termes pleins d’éclat, tombé de haut, mais dur, écrasant, injuste, j’en souffre, et moa devoir est de rétablir les faits e t la vérité, ne fût-ce que relativement à des littérateurs estimables et secondaires qu’on veut sacrifier.

Estimables! — mais en effet, ils n’ont eu que l’estime, et c’est pour cela qu’il ne faut pas la leur ravir! Le génie d’un grand écrivain a bien des droits et des prérogatives, mais il n’a pas ce droit-là. Au reste, que chacun soit juge.

J’ouvre les Mémoires d’Outre-tombe , et je lis dans les portraits y trace des hommes de Lettres

qu’il a conn^i^^K en 1788 :

« L’auteur de l’Histoire de la Littérature italienne, qui s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (chez les sœurs de M. de Chateaubriand) par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait dans le monde sur la réputation d’une pièce de vers assez gracieuse, la Confession de Zidmé, qui lui valut une chétive place dans les bureaux de M. Necker; de là sa pièce sur son entrée au Contrôle général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, la Confession de Zulmé ; mais dans le fait, il lui appartenait *.

1 Si cette jolie pièce est bien de lui, pourquoi donc commencer par donner à entendre qu’elle pourrait bien être d’un autre ?

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