‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 52 sur 194 · DÉNIGREMENT DE GINGUENÉ · texte numérisé non relu

DÉNIGREMENT DE GINGUENÉ

« Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. D’humble qu’il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu’il s'accrochait* à quelqu’un de connu. Vers le temps de la convocation des États généraux, Chamfort l’employa à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs : il se fit superbe. A la première Fédération il disait : « Voilà une belle fête ! on devrait, pour mieux l’éclairer, brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l’autel... »

« Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. Mme Ginguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes et leur donna asile ; elles demeuraient Cul-de-sac Fèrou, dans le voisinage du lieu où l’on devait égorger.

« Après la Terreur, Ginguené devint quasi-chef de l’Instruction publique; ce fut alors qu'il chanta l’Arbre de liberté au Cadran-Bleu, sur l’air : Je l’ai planté, je l’ai vu naître. On le jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d’un de ces rois qu’on découronnait. 11 écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu’il avait vaincu un préjugé : il avait fait recevoir sa femme en pet-en-tair à la Cour. Tombé de la médio- . crité dans l’importance, de l'importance dans la niaiserie et . de la niaiserie dans le ridicule , il a fini ses jours littérateur distingué comme critique , et, ce qu’il y a de mieux, écrivain indépendant dans la De’cade : la nature l’avait remis à la place d’où la société l’avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main*, sa prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable. »

Il veut redevenir juste à la fin, il voudrait le paraître, mais il n’y a plus moyen après des traits aussi san-

4 Notez les termes dénigrants, méprisants, appliqués aux actes le* plus simples. Ginguené commence, comme la plupart des jeunes gens , p* avoir une petite place; cette place est chétive. Son mérite le fait connaître; il trouve des amis : le voilà qui s’accroche ; tout à l’heure il s'insinuait. Et plus loin, s'il écrit des articles, il les barbouille.

2 Comme preuve que l’érudition de Ginguené n’était pas de seconde main, et que l’historien de la littérature italienne s’adressait bien directement aux sources, il suffirait de parcourir ic Catalogue de sa Bibliothèque public par sa veuve sous la direction de Dauuou.

glants. Il prête à Ginguené des paroles atroces qu'on ne sait comment réfuter, vraiment; il fait plus, il lui prête une complicité qui serait criminelle : Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires! Quoi ! parce que Mme Ginguené vous a transmis un avis par humanité, parce qu’elle a caché chez elle votre femme et vos sœurs, vous en concluez que son mari était quasi le complice ou du moins le confident des bourreaux! Rien dans la vie de Ginguené ne justifie et n’autorise de telles insinuations. Il était du parti de la Révolution et de la république; mais il en était comme Daunou, comme Chénier, comme les hommes de cette ligne. Il put avoir dans son ton quelque roideur, quelque morgue à certains moments; ce sont des faiblesses humaines. Des personnes qui l’ont bien connu m’assurent qu’en général, dans l’habitude de la vie , il était d’une urbanité parfaite ; ces contradictions n’ont rien d’impossible : mais certainement il fut et resta toujours honnête homme, citoyen estimable, soit qu’après la Terreur il . %’efforcât de communiquer à l’instruction publique une impulsion salutaire et réparatrice, soit qu’ambassadeur à Turin sous le Directoire , et diplomate très-impropre (je le conçois), il y amassât les matériaux pour son Histoire littéraire d'Italie, soit qu’écrivain indépendant à la Êêcade, il tînt bon, selon ses principes , contre le despotisme d’un homme. — Je continue :

« Ginguené avait un ami , le pocte Le Brun. Ginguené protégeait Le Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la simplicité d’un homme de génie; Le Briffi, à son tour, répandait ses rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n’était plus comique que le rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres divers.» . . •

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