PORTRAIT DE LE BRUN
Voilà Le Brun et Ginguené traités de compères et presque ridicules. Est-ce bien là l’eft'et qu’ils firent réellement sur le jeune officier en 1788?
En ce aui est de Le Brun d’abord, nous avons mieux que no *ne pouvions espérer pour constater le jugement vrai du jeune chevalier sur son compte. Je tiens peu à relever moralement Le Brun , caractère assez peu honorable ; mais il ne convient pas, quand on est poète , de rire purement et simplement d’un poète de cet ordre et de cet essor. Or, CL^ ÎaU. . àULou*.
T. p. Rrim r gt en grand peintre qu’il est, il a rendu son impression sincère et complète qua’nd sur un exemplaire de V Essai sur les Révolutions, chargé de ses corrections et de ses remarques 1 , non content de ce qu’il avait dit dans le texte (à la page 128), il ajoutait en marge cette note manuscrite, qui est de 1798 :
« Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Sçs yeux sont âpres, ses lempcsTtimîvës, sa taille élevée. H est maigre, pâle, et quand il récite son Exegi monumentum, on croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le Brun ne s’endort jamais qu’il n’ait composé quelques vers, et c’est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du matin, que l’esprit divin le visite. Quand j’allais le voir le matin, je le trouvais entre trois ou quatre pots sales avec une vieille servante qui faisait son ménage : «. Mon ami, me disait-il , ah ! j’ai fait cette nuit quelque chose! oh! si vous l’entendiez! «Et il se mettait à
4 Ce curieux exemplaire qu’avait conservé par hasard M. de Chateaubriand, qu’il donna un jour sans trop y prendre garde à J. -B. Soulié de la Quotidienne , amateur et bibliophile, a passé depuis dans la bibliothèque de JM. Aimé-Martin, puis dans celle de M. Tripier, et à mon tour je le possède. J’en userai plus d’une fois. (lia été vendu, à la mort de M. Sainte-Beuve , en vente publique avec ses autres livres : mais les notes manuscrites de Chateaubriand , qui étaient dessus , ne sont pas perdues pour la postérité. M. Sainte-Beuve les avait imprimées à leur place dans une édition de l’Essai sur les Révolutions , publiée par MM. Garnier frères. )
tonner sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait : « Monsieur, tournez donc la tète ! » et avec ses deux mains il inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait à gesticuler et déclamer. »
J’ai interrompu, pour n’avoir pas à reve^ 1 sur Le Brun ; je reprends les pages dénigrantes des Mémoires d’ Outre-tombe. Plus loin, il y dira de Chamfort :
« Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de Lettres que je connus à Paris à cette époque était Chamfort; atteint de la maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonne^ aux hommes le hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il était admis 1 ; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des mœurs de la Cour. On ne pouvait lui contester de l’esprit et du talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n’atteignent point la postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, il tourna contre lui-mème les mains qu’il avait levées sur la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu’une autre espèce de couronne, le sans-culottisme qu’une sorte de noblesse dont les Marat et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver l’inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes, condamné à n’ètre encore qu’un vilain dans )a féodalité des bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du crime ; il se manqua : la mort se rit de ceux qui l’appellent et qui la confondent avec le néant *. »
Maintenant j’ouvre Y Essai sur les Révolutions publié à Londres trois ans après la mort de Chamfort; écoutez comme le ton est différent :
4 Où a-t-il pris de telles imputations odieuses? On va voir que ce n’est certainement pas dans les rapports qu’eut Chamfort avec lui et avec sa famille.
2 Chamfort voulut se tuer, comme se tua Condorcet, pour échapper aux bourreaux dont il n’avait pas assez prévu le règne. Condorcet, qui ne croyait pas plus à l’immortalité de l’âme que Chamfort, réussit avec le poison de Cabanis, et Chamfort, avec ses rasoirs, se manqua. La mort se rit de ceux, etc., est d’un parfait mauvais goût et un vrai non-sens. Il semblerait que, pour mériter de se tuer à coup sùr, il faille croire à une autre vie.
PORTRAIT DE CIIAMFORT
« J’invite le lecteur à lire le volume des Maximes de Chamfort, formant le quatrième volume des Œuvres complètes, publiées à Paris par M. Ginguené, homme de Lettres lui-même et ami du malheureux académicien : la sensibilité, le tour original, la profondeur des pensées en font un des plus intéressants comme un des meilleurs ouvrages de notre siècle. Ceux qui ont approché M. Chamfort savent qu'il avait dans la conversation tout le mérite qu’on retrouve dans ses écrits. Je l’ai souvent vu chez M. Ginguené *, et plus d’une fois il in’a fait passer d’heureux moments, lorsqu’il consentait*, avec une petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille. Nous l’écoutions avec ce plaisir respectueux qu’on sent à entendre un homme de Lettres supérieur. Sa tête était remplie d’anecdotes les plus curieuses, qu’il aimait peut-être un peu trop à raconter... »
Suit un portrait de Chamfort plein de vérité et d’expression. Trois hommes fort distingués à cette époque, Chamfort, Rivarol et Rulhière, aigris et desséchés par la vie sociale factice poussée à l’excès, par l’habitude deÿ’épigramme, de l’ironie et du persiflage, tentèrent, dans leurs dernières années, de s’élever à un rôle supérieur, comme publicistes, comme historiens, et ils n’y réussirent qu’incomplétement; mais cet effort même témoigne de leur force secrète et de leur énergie 3 .
1 Chez Ginguené. — Il allait chez Ginguené, qu’il nous a représenté tout à l’heure comme se faufilant chez lui et chez ses sœurs, grâce au titre de Breton ; les rôles ici sont inverses. Déjà, en effet , Ginguené commençait à être connu, et le jeune chevalier aspirait seulement à l’être. ‘
2 Ici c’est Chamfort qui content à accepter un souper de famille ; et en effet c’était un homme à la mode que Chamfort. Les hommes de Lettres et les gens d’esprit à la mode tenaient le sceptre dans cette société finissante ; on se les arrachait. Les vrais rôles, intervertis tout à l’heure, sont encore ici rétablis.
3 La première manière, toute littéraire, de Chamfort avait bien de la distinction et de la grâce ; ses Éloges académiques, qui lui valurent des couronnes à ses débuts, rappellent assez la façon dont M. Villemain toucha depuis le même genre. Ou a très-bien dit de son Éloge de
« Chamfort (continue M. de Chateaubriand dans l’Essai) était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d’une figure pâle, d’un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l’éclair quand il venait à s’animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l’expression de la sensibilité et de l’énergie.) Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l’aspérité, et on y démêlait l’accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu’un homme qui avait tant de connaissance des hommes, eut pu épouser si chaudement une cause quelconque* . Ignorait-il que tous les gouvernements se ressemblent; que républicain et royaliste ne sont que deux mots pour la même chose? Hélas! l’infortuné philosophe ne l’a que trop appris.
« J’ai cru qu’un mot sur un homme aussi célèbre dans la Révolution ne déplairait pas au lecteur. La Notice que M. Ginguené a préfixée à l’édition des Œuvres de son ami doit, d’ailleurs, satisfaire tous ceux qui aiment le correct, l’élégant , le chaste : mais pour ceux qui, comme moi, connurent la liaison intime qui exista entre M. Ginguené et M. Chamfort, qu’ils logeaient dans la même maison et vivaient pour ainsi dire ensemble, cette Notice a plus que de la pureté; en n’écrivant qu’à la troisième personne, M. Ginguené a été au cœur, et la douleur de l’ami, luttant contre le calme du narrateur, n’échappe pas aux âmes sensibles. Au reste, je dois dire qu’en parlant de plusieurs gens de Lettres que je fréquentai autrefois, je remplis pour eux ma tâche d’historien, sans avoir
La Fontaine ! « Chamfort a loué le plus naturel des poètes avec les traits les plus brillants et les plus choisis de l’esprit du xvm* siècle. » — Sur Chamfort dont j’ai eu à parler plus tard (voir tome JV des Causeries du Lundi), j’ai paru moi-même trop sévère à quelquesuns. Je conseille à ceux qui veulent compléter leur idée de cet homme distingué mais conti oversable, de chercher ce qui en est dit au tome IV des Œuvres du comte Rœderer , pages 133-138.
’ Relevons en passant ce fond d’indifférence première de l’auteur, avant les partis pris et les irritations politiques. Malgré tout , ce fond en lui persista toujours. Nous touchons le tuf. M. de Chateaubriand, depuis et en définitive, n’a été qu’un grand acteur cherchant, comme tous les grands acteurs, à placer et à déployer son talent.