CHAMFORT ET GINGDENÉ VENGÉS
l'orgueil de chercher à m’appuyer sur leur renommée. Lorsque j’ai vécu parmi eux, je n’ai pu m’associer à leur gloire : je n’ai partagé que leur indulgence. »
Ainsi, voilà Ginguené qui , par sa Notice, a su aller au cœur et intéresser les âmes sensibles! L’auteur de Y Essai aurait-il parlé ainsi de lui sans y être obligé, s’il l’avait cru initié aux meurtres révolutionnaires ? Et que devient aussi, je vous prie, cette disposition de Ginguené à s’accrocher à des amis connus ( c’est-à-dire, entre autres, à Chamfort), lui qu’on nous montre remplissant discrètement ici, et en s'effaçant, le rôle d’un ami dévoué et fidèle 1 ? Ces contradictions sont misérables , surtout si l’on se pose cette question
« Que s’était-il donc passé dans l'intervalle du premier jugement au second? »
Ce qui s’était passé? — M. de Chateaubriand avait publié le Génie du Christianisme , et Ginguené, jugeant l’ouvrage contraire à ses principes et à ses vues philosophiques, en avait fait la critique dans la Décade a .
Si l’on avait averti M. de Chateaubriand de la rancune
Ginguené remplit, bien des années après, le même rôle auprès de Le Brun, dont H recueillit et publia les Œuvres.
2 M. de Chateaubriand n’en est pas venu du premier coup à ce jugement amer et inique sur Ginguené. Dans sa Défense des Martyrs (1 809) il disait, en faisant allusion aux souvenirs de leur ancienne liaison et à leur rupture : « D’autres littérateurs distingués, que je fréquentais à cette môme époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués; ils m’ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d’une ancienne liaison ; j’ai lu les critiques qu’ils ont faites de mes premiers ouvrages, j'y ai remarqué du goût, de l’esprit, du talent, du savoir... Je me plais même à reconnaître que les rudes leçons d’une amitié changée m’ont été utiles, et que, si les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements, peut-être un peu rigoureux. » On retrouve là l’estime encore à travers la plainte; mais, en vieillissant, les nuances s’effacèrent, les tons se confondirent, et la rancune couvrit tout.
à laquelle il obéissait presque à son irtsu, il eût peutêtre changé et modifié ses expressions, car il était une nature généreuse; mais il n’était pas une nature esse ntiellement clémente , ni unê'naihËè'ju&te. — Revenons bien vite à ce qui nous trompera le moins chez les hommes d’un haut talent, à l’étude de leur talent même.
Celui de M. de Chateaubriand commença à se développer dès ces années, de 91 à 99. Mais il eut cet avantage inappréciable, durant cet intervalle, de ne pas se produire devant le public français, et de mûrir à l’étranger, loin des regards. Le public n’eut pas à être initié à ses tâtonnements de manière , et ne le connut que quand il en eut une à lui bien décidée. Le Nil cacha sa source, et il ne nous apparut que grand fleuve.
Aujourd’hui, c’est notre profit et notre plaisir d’étudier, de surprendre ce talent dans son développement intermédiaire et aux divers degrés de sa transformation. La relations du Voyage en Amérique, et surtout Y Essai sur les Révolutions, nous le livrent tout à fait dans sa mue. Il se forme à vue d’œil à mesure qu’il s’applique à ce dernier ouvrage, dont le second volume est bien supérieur au premier. L’auteur ne se décida cependant pour sa neuve et vraie manière qu’en juillet 1798, époque où la nouvelle de la mort de sa mère lui donna je ne sais quel ébranlement de tout l’être moral et détermina la dernière crise. Et encore, il ne reçut tout à fait le dernier poli qu’en 1800, à sa rentrée en France, sous 1 œil et de la main de Fontanes.
Au printemps de 1791, il s’embarquait donc à Saint- Malo pour les États-Unis; il était revenu à temps pour émigrer avec son frère en juillet 1792. Il ne passa même pas une année entière en Amérique*. Ce qu’il fit du-
II partit de France quelques jours après la niort.de Mirabeau (avril