‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 55 sur 194 · CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE

Tant cette année si remplie, il l’aracoolé, . peint, imaginé et r omancé de cent faço ns;. mais nulle part ïTn*a rendu plus naïvement son b ut vague fluidité da.

jouis sance infi nie que dans cette page de l’Essai où ) aprè ravoir trîdTîTl et transcrit au long l’antique Voyage connu sous le nom de Périple d’ffannon, et l’avoir mis en parallèle avec la relation du capitaine Cook, du savant navigateur, déjà « resserré de toutes parts par les rivages du globe, et connaissant désormais la mesurejde notre planète comme le Dieu qui l’a arrondie entre ses mains, » il ajoutait :

« Cependant, il faut l’avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des Anciens aimait à se plonger dans le vague infini; la nôtre est circonscrite par nos connaissances. Quel est l’homme sensible qui ne s’est trouvé souvent à l’étroit dans une petite circonférence de quelques millions de lieues? Lorsque, dans l’intérieur du Canada, je gravissais une montagne , mes regards se portaient toujours à l’Ouest, sur les déserU infréquentés qui s’étendept dans cette longitude. A l’Orient, mon imagination rencontrait aussitôt l’Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes plaisirs. Mais à l’aspect opposé, il m’en prenait presque aussi mai : j’arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie, de là en Europe, de là... J’eusse voulu pouvoir dire, comme les Grecs : « Et là-bas! là-bas! la terre inconnue, la terre immense! » Tout se balance dans la nature : s’il fallait choisir entre les lumières de Cook et l’ignorance d’Hannon, j’aurais, je crois, la faiblesse de me décider pour la dernière *. #

Une autre page de ses voyages et’de son Journal, dans

1791} ; il quitta la terre d’Amérique le 10 décembre même année. Cela fait huit mois de séjour en tout.

1 Essai , tome 1, page 214, édition de 1826. — C’est dans un senti- \ ment tout semblable qu’un grand poète de l’Italie moderne, Leopardi, I a parlé de Christophe Colomb dans sa Canzone à Angelo Mai ( Portraits / contemporains, tome III, page 87, 1846; — tome IV, page 382, 1«71).

laquelle l’élève dô-Rensseau, transplanté sur une scène plus vaste, se donne toute carrière et déploie tout le talent de sa première .manière, déjà bien ferme et vraiment grandiose, c’est encore,celle-ci; on croitentendre l’hymne triomphal de l’indépendance naturelle et le chant d’ivresse de la solitude :

« Journal sans date (c’est de 1791, onze ans avant la publi- . cation du Génie du Christianisme). — Le ciel est pur sur ma tête , l'onde limpide sous mon canot, qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d’où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues; ici c’est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres, là c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

j t « Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme li cet oiseau qui vole devant moi, qdrse dirige au hasard, et n’est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Toüt-Puissant m’a créé, souverain de la nature., porté ^ triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le j front de l’homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le | sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre r pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l’existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j’irai errant dans j»eâjj^itudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé , pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature ;’jc ne reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme

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