MOTS DE CHEVALET
tique de M. de Chateaubriand. Mais dans ce Journal/ sans date, dans ces forêts sans nom, en descendant ce fleuve qu’il ne nomme pas davantage, c’est là qu’il est en pleine vérité , qu’il abonde et qu’il nage en plein sentiment d.e la nature américaine. Et qui donc nous l’a révélée le premier comme lui? Continuons à ses côtés cette marche, heure par heure, à l’aventure :
■ Six heures.
« J’avais entrevu de nouveau une clarté et j’avais marché vers elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique que les forêts qui l’environnent! ce champ est un ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où j’aimasse mieux dormir pour toujours?
« Sept heures.
«Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s’étend au loin; éclairé en dessous par la lueur scarlatine', le feuillage paraît ensanglanté; les troncs des arbres les plus proches s’élèvent comme des colonnes de granit rouge; mais les plus distants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d’une nuit profonde.
« Minuit.
« Le feu commence à s’éteindre , le cercle de sa lumière se rétrécit. J’écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; on dirait que des silences succèdent à des silences... -
1 Ces mots-là sentent le peintre pur-, ce sont des couleurs crues; il Mie et copie les choses au vif pour en fixer le souvenir, l’exacte nuance, comme il l’a vue. Plus tard quand il transportera ces tableaux dans d’autres ouvrages, on lui fera changer ces mots de chevalet ; il les adoucira, comme sentant trop la couleur pour la couleur. Il leur substituera d’autres teintes mystiques ou morales, qui, jointes au sentiment T *f et vrai du fond, produiront un effet singulier, ineflable; car on aura à la fois ce sentiment primitif de la réalité, et la réfraction au moral, je ne sais quel reflet mystique qui se jouera sur tout cela.
« Minuit et demi.
«Le repos continue, mais l’arbre décrépit se rompt; il tombe. Les forêts mugissent y mille voix s’élèvent. Bientôt les bruits s’affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
imaginaires ; le silence envahit de nouveau le désert.
« Une heure du matin.
« Voici le vent; il court sur la cime des arbres; il les secoue en passant sur ma tète. Maintenant c’est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.
« Les bruits ont réveillé les bruits ; la forêt est toute harmonie. Est -ce les sons graves de l’orgue que j'entends, tandis qufe des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court silence succède ; la ihusique aérienne recommence ; partout de douces plaintes, des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres murmures; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d’herbe rend une note particulière... » *
> i • C’est là du Buffon, mais plus anknié, moins ordonné i avec majesté, du Buffon plus humain et moins impas- A/J sible. C’est du Rousseau, mais du Rousseau plus vaste. I Vt plus étendu, et qui a pénétré pTus avant dans les profondeurs naturelles et dans les mystères du Génie de la
I solitude. On sent l’homme qui a écouté, qui a veillé la ï Nature à tous ses instants — de sommeil , de réveil ; —
I I qui a entendu ses soupirs, et comme surpris ses silen- ■ * cieuses pulsations.
Le sentiment de la nature, et le pittoresque vrai qu’il l produit, ne remontént pas très-haut dans notre littérature. On peut dire que les premiers grands exemples ne sont pas d’avant le milieu du xvnr siècle et datent seulement de Rousseau. Avant lui il n’y avait que des aperçus et des vestiges. M. de Stendhal (Beyle) citait tou- , jours, dans la Princesse de ‘C lèves, une certaine allée de