‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 64 sur 194 · VASTE LOTERIE HUMAINE · texte numérisé non relu

VASTE LOTERIE HUMAINE

lumière qui semble vous écraser sous sa voiite abaissée 1 , ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce *, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l’azur velouté * d’un ciel où se joue une lumière dorée ; alors il nous prenait un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d’abandonner les Aigles. *

Partout M. de Chateaubriand, j eune , faisait la même

chose : à travers ses fortunes diverses, en Amérique ou au camp de Condé, il jamassait des images que Tai t d u emnl()V(>1, et distribuer un jour. 11 portait dans son havresac A fa/a, et déjà iî préparait, sans y songer, Eudore. Il ne parait pas d’ailleurs avoir épousé bien vivement cette cause des Princes; il fit alors ce qu’il jugea de son honneur comme émigré, mais rien de plus.

Il a raconté lui-même comment , atteint de maladie durant la retraite des Prussiens, en 92, on le crut mort, et on le laissa au bord d’un fossé , d’où il arriva comme il put à Namur. S’il avait péri là, que de trésors littéraires nous manquaient 1 Quelle direction, quelle impulsion puissante aurait fait faute, et comme un seul anneau brisé aurait changé la suite et l’enchaînement de la tradition littéraire, telle qu’elle s’offre à nous aujourd’hui I — Et ! Messieurs, on parle toujours, comme d’une force fatale et comme d’une cause souveraine, de l’ esprit du siècle, de V esprit du temps : cet esprit du temps à chaque époque, il faut bien le savoir, n’est qu’un effet et un

1 Ce sont de ces expressions comme il les aime et comme il les crée qui peignent d’un trait et comme d’un son : ainsi la cime indéterminée des forêts : le désert qui déroule ses solitudes démesurées le ciel noyé de la Scandinavie...

2 Lui, au lieu de Grèce, il se rappelait alors ou se figurait ce qui n’avait pas moins d’éclat, — un paysage des Florides au printemps.

i produit. Ce sont quelques hommes supérieurs qui le font ! et le refont sans cesse en grande partie et qui le déterminent, cet esprit de tous, en s’appuyant sans doute pur ce qui est à l’entour et en partant de ce qui a préédé, mais ea renversant aussi d’ordinaire tout un état tle choses, même au moral, et en le renouvelant. A chaque tournant de siècle, il y a de ces hommes puissants qui donnent le signal, — c’est trop peu dire, — qui donnent du coude à l’humanité et lui font changer de I voie . Supposez Bonaparte noyé dans la traversée en retenant d’Égypte, ou Chateaubriand mort de la fièvre à ! quelques lieue» de Namur, et demandons-nous ce que f deviendra la double force initiale du xix e siècle, la di- | { rection nouvelle dans l’ordre politique et, subsidiaire- 1 { ment, dans l’ordre poétiqûe et littéraire. Ne faisons pas comme cet historien de nos jours, homme de talent, que j’entends d’ici, dogmatique et ingénu, me dire avec aplomb, à la seule supposition de tels accidents : « Mais cela n’aurait pu être. » Sachons seulement qu’il y a eu, •qu’il y aura toujours, dans cette vaste loterie humaine, de ces chances contraires et» de ces malheurs. Parlant des beaux génies perdus dans le nombre des hommes , — perdus et étouffés par - diverses causes (car la mort n’est pas la seule chose qui tue) , Montesquieu disait avec piquant : « Comme des marchands, ils sont morts sans déplier. » Gray a célébré et presque envié ces génies inconnus des autres et d’eux-mêmes, dans son immortelle Élégie. Et quand Chateaubriand pauvre et luttant à Londres contre le malheur traduisait ou imitait cette • Élégie ( les Tombeaux champêtres), il faisait sans doute un amer retour sur lui si obscur et sur sa propre destinée encore si douteuse.

Là dorment dans l’oubli des poètes sans gloire, Des orateurs sans voix, des héros sans victoire...

Page 1