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sée et de nature primitive, jusques et y compris son tour de talent et de manière, — ce que j’ai déjà appelé le • tuf, — son fond d’opinions qui se dissimulera souvent ensuite (et parfois à ses propres yeux) dans des inspirations acquises et des excitations passagères , mais qui persistera malgré tout et se retrouvera à chaque intervalle, surtout vers le soir de la vie. Le commencement et la fin se rejoignent plus qu’on ne pense. Ce jeune homme de l 'Essai, chez M. de Chateaubriand , ce sera un jour le vieil homme.
Lorsqu’en 1826, pour faire taire certains mauvais bruits qui exagéraient la portée philosophique et la tendance d’incrédulité de ce premier ouvrage, l'auteur crut devoir Je comprendre dans l’édition de ses Œuvres complètes, il l’accompagna, comme c’était son droit, de Notes et de réfutations qui font aujourd’hui de’ cette lecture le plus singulier mélange, L’écrivain de 1826 se critique , se gourmande, se dément, se raille au passé sur tous les tons. 11 se croit corrigé , mais il ne l’est pas. Ses Notes, je l’avoue, sont impatientantes : il ne se tance que pour
se louer: il nous fait souvenir à tout instant de ce mot
de La Rochefoucauld qu’il cite : « On aime mieux dire du mal de soi que de n’en point parler. » Si, dix ans plus tard, en 1836, M. de Chateaubriand, vieilli et hors de la scène , dégagé davantage de son rôle officiel de 1826, p’ayant plus là en face de lui M. de Villèle et la Congrégation, et oe portefeuille de Ministre du Roi perdu d’hier et toujours en perspective , — s’il s’était mis à donner une troisième édition de Y Essai, je me figure, sans trop de crainte de me tromper, qu’il aurait fait d’autres Notes critiques sur et contre ses Notes de 1826, et qu’il aurait donné raison plus souvent à ce jeune et libre auteur qu’il était alors, au temps de J^ndres et dans les années de • l’exil. J J /
ÉMOTION DÉBORDANTE DE M nQ< ' DE STAËL 147
J’ai dit précédemment qu’un livre tel que l’Esprit des Loisne pouvait se méditer, s’écrire en pleine révolution, et qu’il n’aurait pu se produire de 1789 à 1799. L’ouvrage du jeune émigré n’était qu’une tentative hardie et impossible pour fixer le brûlant sujet socihl en fusion, qui se dérobait à sa prise, et pour saisir les lois de la foudre sous les coups redoublés de la foudre même. Il faut sans doute un orage pour l’expérience de Franklin, mais il faut aussi qu’il ne soit pas trop violent, et que la terre elle-même , à tout coup, ne s’entr’ouvre pas. M. de Maistre, isolé par ses antécédents et par sa position, put écrire sur la Révolution française des Considérations élevées et perçantes, mais qui n’excèdent pas les bornes d’un jugement historique supérieur et d’un sublime pamphlet, comme celui de Burke, jaillissant de la circonstance. Ces Considérations paraissaient au même moment que l’Essai, en 1797. Un an auparavant, Mme de Staël écrivait à Lausanne son livre de l'Influence des Passions sur le Bonheur des individus et des nations, qui n’est à bien des égards, sous sa forme sentimentale, que la préoccupation des mêmes problèmes et l’agitation des mêmes pensées. Ici, comme Mme de Staël, malgré tout, est femme , l’émotion extrême se trahit, l’impossibilité du sang-froid est évidente :
« Honte à moi, s’écrie-t-elle en débutant, si, durant le cours de deux épouvantables années, si pendant le règne de la Terreur en France, j'avais été capable d’un tel travail ; si j’avais pu concevoir un plan, prévoir un résultat à l’effroyable mélange de toutes les atrocités humaines! La génération qui nous suivra examinera peut-être la cause et l’influence de cés deux années; mais nous, les contemporains, les compatriotes des victimes immolées dans ces jours de sang, avons-nous pu conserver alors le don de généraliser les idées, de méditer des abstractions, de nous -séparer un moment de nos impressions
pour les analyser? Non, aujourd'hui môme encore, le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable Juger ces événements, de quelques noms qu'on les désigne , c’est les faire rentrer dans l’ordre des idées existantes , des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions. A cette affreuse image tous les mouvements de l’àme se renouvellent, on frissonne, on s’enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir ; mais la pensée ne peut se saisir encore d’aucun de ces souvenirs ; les sensations qu’ils font naître absorbent ‘toute autre faculté. C’est donc en écartant cette époque monstrueuse, c’est à l’aide des autres événements principaux de la Révolution de France et de l’histoire de tous les peuples, que j’essayerai de réunir des observations impartiales sur les gouvernements, etc., etc. »
On voit comme tout cela est saignant et palpitant. Jj’Essai affecte une forme plus stoïque et plus mâle.
L’idée de l'essai, s’il fallait chercher une idée principale à un livre aussi peu cohérent , serait celle-ci :
L’expérience sanglante que la France et le monde viennent de faire dans la Révolution n’est pas nouvelle : elle s’est opérée autrefois , la même presque à la lettre, dans les révolutions des anciens peuples, dans celles des Grecs et des Romains. Si l’on sait bien lire l’histoire ancienne
4 L’émotion débordante de Mme de Staël, en présence des horreurs de son temps, me rappelle par contraste une pensée de Montaigne. Il vivait dans un siècle qu’on a appelé le siècle le plus tragique de toute l’histoire; il n'en était pas autrement ému : « A veoir nos guerres civilés, qui ne crie que celte machine se bouleverse et que le jour du Jugement nous prend au collet? sans s’adviser [que plusieurs pires choses se sont veucs, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps ce pendant : moy, selon leur lirence et impunité, admire de les veoir si doulces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l’hémisphère semble estre en tempeste et orage... Nous sommes insensiblement touts en celte erreur. » (.Essais, Jiv. I, chap. xxv.) Sans doute l’époque de la Terreur n’a guère pu être surpassée en aucun temps ; disons seulement qu’il y a eu quelques autres époques aussi affreuses que les contemporains jugeaient également hors de toute comparaison et de toute mesure.