‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 68 sur 194 · SEUL PROGRÈS NET DE L'ESPRIT HUMAIN · texte numérisé non relu

SEUL PROGRÈS NET DE L'ESPRIT HUMAIN

l’auteur de l’Essai, sont des inconnues qui se dégagent sans cesse; mais aussi, comme il ne le remarque pas moins (après Pascal), le vice et la vertu, selon l’histoire, paraissent une somme donnée qui n augmente ni ne diminue'. Or (et c’est toujours lui que je cite) il est bien ' moins question de la ressemblance de position, en politique , et de la similitude d’événements , que de la situation morale du peuple : les mœurs, voilà le point oit il faut se tenir, la clef qui ouvre le livre secret du Sort. Tout cela n’est pas si déraisonnable, môme aujourd’hui.

J’ai besoin d’ajouter qu’une telle analyse de l’Essai, réduite à ces termes généraux, bien que fondée sur des textes, donnerait de l’ensemble une idée très-incomplète, très-infidèle, et le ferait juger beaucoup trop rai-

passe mes soirées avec Thucydide, Démoslliène et Plutarque, et plus j’aTance, plus j’admire ce peuple auquel nous devons toutes nos lumières. Tout ce que nous savons en science de la vie et du gouvernement, les Grecs l’ont su avant nous, avec cette différence que citez nous c’est l’apanage du petit nombre , tandis que chez eux c’était répandu dans la masse; souvent un seul mot grec définit mieux la chuse que des traités entiers des modernes. » ( Lettre d’Albert Rengger, ancien ministre de la République helvétique, au général La Harpe.)

* « Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle : la bonté et la malice du monde en général reste la même. » C’est ce qu’on lit dans les anciennes éditions des Pensées de Pascal; on a récemment prétendu que cette pensée était de celles que les éditeurs avaient modifiées : quel qu’en soit l’anteur, elle est fort belle. — Les littérateurs en général, ceux qui ne sont que cela, battent la campagne sur celte question de la perfectibilité ; ils se prennent à des mir ages d’où l’on peut tirer indifféremment des inductions contraires. Le seul progrès net de l’esprit humain est dans la marche et dans les résultats des sciences mathématiques, physiques et naturelles, et aussi de •a science historique, en tant qu’elle procède de l’observation comparée et qu’elle ne cessé de s’armer, en tous sens, d’une critique positive. C’est grâce à ces sciences seules que «e modifie et se modifiera à la longue, lentement, — bien lentement, — mais d’une manière certaine et à fond, l’état moral et intellectuel de l’humanité. Pascal l’a trèsbien entrevu, par rapport à l’ordre de sciences qu’il possédait : un peu moins frappé de terreur sacrée, il l’aurait senti encore davantage.

sonnable, et pas assez extraordinaire. L ’Etsai est un livre étrange et désordonné. Sous prétexte d’écrire pour lui et pour lui seul, l’auteur y a tout mis, y a versé pêle-mêle toutes ses pensées, toutes ses rêveries, toutes ses lectures. J’y devine d’avance l’auteur des Éludes historiques, et ce procédé commode qu’il s’est trop permis, et qui fait qu’à part les courtes œuvres de René, d ’Abala et de YAbencerage, et le poème des Martyrs, il n’a donné que des pages et n’p plus composé d’ouvrage véritablement joint et consistant. On y reconnaît un talent ] inquiet, hardi, avide de toutes les questions, les abordant,

> les traitant un peu trop cavalièrement, à bâtons rompus , aven des éclairs perçants, ici et là, beaucoup de décousu, et l’absence totale d’unité; — un esprit vigoureux pour-/, tant, capable en toute matière de fortes poussées, de ], vastes et rudes lectures, de ces esprits qui sont capables de dévorer des pierres comme Saturne '. On ne saurait ima- * giner d’ailleurs à quel point il a poussé l’abus des rap -f prochements, de l’antithèse historique ou du parallèle 2 / L’abus porté à ce point est plus qu’un accident, et trahit un tour d’esprit, un pli bien marqué : il lui en restera toujours quelque chose. Rien n’est bizarre, dans la première partie surtout de Y Essai , comme de voir accouplés à tout bout de champ Pisistrate et Robespierre, Lycurgue et Saint-Just, Harmodius et Marat, Mégaclès et Tallien, Épiménide etM. de Flins (Flins, que les moqueurs d’alors appelaient le Ragotin de la littérature /).

Il cite du Solon, beaucoup de Solon, à côté d’une fable de M. de Nivernais. Cela ressemble par moments à une

1 Expression de Montesquieu.

2 On a comparé certains chapitres de l’iîjsai, pour l'antithèse ambitieuse de leur titre, à « des sacs sur lesquels on aurait posé l’étiquette de tout l'argent qu'ils pourraient renfermer, et qu’on aurait oublié de remplir. » 11 y a, en effet, plus d’enseigne que de fond.

C1UHTRES A TIROIR

plaisanterie. M. de Chateaubriand n’a pas le sentiment du ridicule, ce sentiment si français avant lui, mais qui l’est beaucoup moins depuis cinquante ans; — ce sentiment qu’avait si peu Rousseau , et que possédait jusqu’au bout des ongles ce libertin de Voltaire.

Non , le Breton Chateaubriand , si chevaleresque auprès du génevois Rousseau, n’avait pas beaucoup plus que lui ce sentiment-là, qui fut l’arme de leur grand rival. Quand son premier ouvrage, Atala, parut en France, les élèves, les fils de Voltaire, Chénier en tête, partirent d’un éclat de rire; mais le reste de la France ne comprit pas ce rire, et la société, déjà sérieuse par J le malheur, fut pour celui qui ne riait pas.

Il y a dans Y Essai un Portrait parallèle des Français et des Athéniens , qui est une des pages remarquables , et que l’auteur a replacé depuis ailleurs en l’arrangeant : car c’est là un de ses procédés très-habituêls , et plus faciles à celui qui écrit seulement des pages, et par pages, qu’à l’écrivain qui compose avec ensemble et méditation des ouvrages véritables. On a reproché à Dclille de ne pas faire des poèmes, mais seulement des morceaux : Chateaubriand , en grand, a fait trop souvent ainsi , et mérite ce môme reproche ; il fut de bonne heure dans le système des beaux morceaux; il a de ces chapitres à tiroirs , de ces pages à effet, qui ont pu passer d’un ouvrage dans un autre et servir indifféremment d’ornement à chacun, comme ces vases, ces surtouts ou dressoirs d’argent magnifiques, qui servent tantôt à la décoration du salon, tantôt à la pompe des festins , quelquefois même à l’autel — Nous lisons donc ce piquant

1 Ce n’était point d'ailleurs par avarice de talent qu’il faisait cela, ni par stérilité, comme Malherbe. Celui-ci, quand on lui rnontrâit de ces doubles emplois d’une même pensée, répondait brusquement : « Ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau qui aura été sur ma che-

Parallèle des Athéniens et des Français, dont il a transporté depuis une partie, avec correctif, dans le Génie du Christianisme :

« Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne que les nations brillantes de l’Attique et de la France ? L’étranger, charmé à Paris et à Athènes , ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux Capitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu’assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres; parler à la fois de politique et d’amour, de l’existence de Dieu et (lu succès de la comédie nouvelle > et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d’Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs.

« Mais où court tout ce peuple furieux? d’ou viennent ces cris de rage ckmq les uns, et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l’autel des Euménides? Quel cœur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré?... Ce n’est rien : ce sont ces Épicuriens que vous avez vus danser à la l$te, et qui, ce soir, assisteront tranquillement aux farces de Thespis, ou aux ballets de l’Opéra.

« A la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l’existence, pleins de douceur et d’humanité, du commerce le plus enchanteur dans la vie , la nature a créé ces peuples pour sommeiller, dans les délices de la société <t de la paix. Tout à coup la trompette guerrière se fait entendre ; soudain toute cette nation de femmes lève la tète. Se précip tant du milieu de leurs jeux, échappés aui voluptés et aux bras des courtisanes, voyez ces jeunes gens, sans tentes, sar s lits, sans nourriture, s'avancer en riant contre ces innombr; blés armées de vieui soldats, et les chasser devant eux comn e des troupeaux de brebis obéissantes.

« Les Cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et ( e

mince?» — Oui; mais, si c’est un tableau d’auiour, n’allez pas k me tre indifféremment dans votre oratoire. •

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