ATHÉNIENS ET FRANÇAIS
pompe. Qu'importent leurs vices? Qu’ils dissipent leurs jours au milieu des orages ceux-là qui aspirent à de plus hautes destinées ; pour nous, chantons, rions aujourd'hui. Passagers inconnus, embarqués sur le fleuve du Temps, glissons sans bruit dans la vie. La meilleure Constitution n’est pas la pins libre, mais celle qui nous laisse de plus doux loisirs... O Cielî pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine? ces trônes déserts et ensanglantés? ces troupes de bannis, fuyant sur tous les chemins de la patrie ? — Comment ! ne savez-vous pas que ce sont des tyrans qui voulaient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude?
« Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l’adversité; nés pour tous les arts ; civilisés jusqu’à l’excès durant le calme de l’État, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques; flottants comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d’après dans l’abîme ; enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords; ne se rappelant ni leurs crimes ni leurs vertus ; amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles; vains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui n’est pas eux ; individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous ; charmants dans leur propre pays, insupportables chez l’étranger; tour à tour plus doux, plus innocents que la brebis qu’on égorge, et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles de sa victime : tels furent les Athéniens d’autrefois, et tels sont les Français d’aujourd'hui *. »
On sourit, on applaudit irrésistiblement à ces contrastes si vivement exprimés, et d’où les applications s’échappent de toutes parts comme en étincelles élec-
* Essai , tome I, page 106 et suiv. (édit, de 1828). X ai tenu à donner cet excellent morceau de rhétorique dans toute son étendue : dans le Génie du Christianisme (3* partie, livre III, chap. v) l’auteur ne l’a reproduit que tronqué, et n’en a prie que le dernier paragraphe, le bouquet , qui fait dès lors d’autant plus d’effet qu’il est moins prévu.
triques. Voilà ce qui s’appelle se connaître soi-même et se juger. Pourtant lui, Chateaubriand , il déroge déjà un peu à ce portrait du Français ; il est déjà de cette génération (et on l’en peut saluer le chef* ) qui sera sérieuse et grave à dix-neuf ans, qui n’aura pas la plaisanterie légère (il n’aura plus tard dans ses colères que l’ironie sanglante); il mène et introduit dans la vie cette nouvelle jeunesse, triste par tempérament et par choix, mélancolique et un peu collet-monté au saillir de l’enfance 2 ; /qui parlera des mystères de la vie avant d’avoir vécu, et
( qui tranche tout à fait par la solennité du ton en tous sujets avec l’ancienne jeunesse qui affectait plutôt le frivole. Il est le Prince, a dit quelqu’un, de cette jeunesse qui n’a pas su être jeune, et qui, les années venues, ne saura pas vieillir. Il a, d’ailleurs, bien assez d’autres qualités du Français tel qu’il le décrit , le brillant , le généreux, le glorieux 3 ; il a l’à-propos. Mais dans l’enveloppe, il gardera de la raideur. Après tout, c’est un Breton qui se distingue , par quelques traits originels reconnaissables, du Français proprement dit, un compatriote V de Du Guesclin , petit de taille , disproportionné , avec j des épaules hautes, une forte tête engoncée qui deviendra la plus belle en vieillissant, mais évidemment faite
* Avec Mme de Staël, qui partage la principauté à quelques égards. 3 « Au saillir de mon enfance et en l’aage de povoir monter à cheval... » ( Philippe de Commynes, au début de ses Mémoires.)
3 II a droit de dire dans la nouvelle Préface de l’Assai (édit, de 1826) : « Si j’ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j’ai cru les apercevoir; si j’ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me parait beau et touchant sur la terre, la religion, la vertu, l’honneur, la liberté, l’infortune, il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité sort du moins d’un principe excusable : on pourra me plaindre, il sera difficile de me condamner. D'ailleurs, ne suis-je pas Français? quand j'aimerais un peu la gloire, ne pourrais-je pas dire à mes compatriotes : Qui de vous me jettera la première pierre ?•
SOURIRE DE NAl'OLÉON ET DE CHATEAUBRIAND 157
pour un autre corps, des manières un peu guindées*même quand elles se piquent d'être faciles et légères.' Approchez cependant, regardez, surprenez cette grande physionomie au moment fl K- rq» où au-
cun trait commandé ne vient pincer et tirer la lèvre : quel sourire! M. Molé dit qu’il n’a jamais vu de sourire plus aimable, ou du moins plus distingué, plus fin, que celui de Napoléon et celui de Chateaubriand. Mais ni l’un ni l’autre ne souriaient tous les jours.
Je continuerai de faire quelques remarques à l’occasion de V Essai, de ces remarques qui portent sutU^ut l’homme.
' Il y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que l’autre l’était peu, mais celui-là connu seulement d’un très-petit nombre dans l'intimité. 1
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