‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 70 sur 194 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

Manière de composer deChateaubriand. — De son érudition; de son procédé historique. — Du vrai sens philosophique de l'Essai. — Haute misanthropie- — Demi-réconciliation avec la société. — Masque et défaut du masque dans le personnage. — Sensibilité vraie dans l’Essai ; pages touchantes. — Lettre (inédite) à Fontanes; — jour qui en résulte sur les croyances de l’auteur en 1799. — Belle parole du théosophe Saint-Martin.

Cette absence totale de plan et .d’ordo nnance qui se montre dans le premier ouvrage de M. de Chateaubriand se retrouvera plus ou moins, je l’ai dit, dans tous ceux qui suivront y si l’on excepte ses trois courts romans et les Martyrs. Ce poème des Martyrs est la seule grande composition qui fasse exception au défaut que je signale, la seule dans laquelle l’imagination de l’auteur se trouve dispensée sur une vaste étendue, avec une économie savante. Il avait longtemps porté l’œuvre avant de la produire. Le reste de ses écrits est composé toujours de pièces et de morceaux, de très-beaux morceaux, mais qui ne réussissent à faire qu’un ensemble haché, saccadé. Il y a du grandiose , mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup. Sa force trahit par là moins encore la fatigue que la négligence. Ces défauts s’expliquent d’ailleurs par sa manière de travailler. J’ai parlé précédemment du procédé de Mme de Staël; voici celui de M. de Chateaubriand, si nous écoutons quelqu’un qui l’a bien connu : « M. de Chateaubriand dit qu’il n’a jamais pu travailler ni composer de tête; il ne le peut que la plume à la main. Il ne pense même jamais, dit-il, à ce qu’il écrit que lorsqu’il tient la plume. Il est vrai

MANIÈllE DE COMPOSER DE CHATEAUBRIAND

que, quand il s’y met, il la tient longtemps, quelquefois des douze et quinze heures de suite. Il dit que le procédé inverse, c’est-à-dire la préméditation, lui est impossible. On le conçoit. Au fond, il ne tient assez à la vérité sur rien pour y songer si longuement à l’avance ; c’est assez temps pour lui de se résoudre quand il est, obligé de s’y appliquer*. Partant, il n’y a point chez lui de ces enchaînements logiques , de ces développements continus qui puissent se préparer et se composer presque tout entiers de tête, comme c’était le cas pour Jean- Jacques 2 . Sa pensée est plutôt par accès, comme son style est tout en traits; il recommence à chaque instant; chaque paragraphe est une suite de recommencements successifs, brillants, saccadés. Point de teneur fondamentale, ni de flumen orationis, mais une multitude de ces étincelles et de ces éclairs qui résultent d’une plume magique faisant feu sur le papier. »

Rousseau, au contraire, nous dit : «Je n’ai jamais pu rien faire la plume à la main, vis- à-vis, d’une table et de mon papier; c’est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c’est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j’écris dans mon cerveau : on peut juger avec quelle lenteur 3 ... » — Ainsi, l’un porte tout, de tête; il y a de longs trains de pensées et de pério-

* « Et que fait-il donc quand il est seul? demandera- t-on. — Quand il est seul, il rêve , c'est-à-dire il se livre à tout l’essor d’une imagination sans frein, il voyage et vagabonde à travers l’espace sur l’hippogriife ailé. Et s’il lui arrive de causer à l’aise , tout à fait à l’aise dans le tête-à-tête, en s’abandonnant, il eiprimera cette rêverie et ses mille accidents imaginaires avec une verve, une audace, une fantaisie, j’allais dire une licence, qui font de lui, en ces moments, le plus étrange vis-à-vis du Chateaubriand solennel, le seul que le public et les salons aient connu. »

3 Et aussi pour Buflbn.

• 3 Les Confessions, partiel . liv. in.

des qui se succèdent et se lient étroitement. L’autre se fie à l’aventure; sa plume est comme l’épée de Roland : il sait qu’à ' chaque coup il en fera jaillir des éclairs.

En lisant l’Essai, l’érudition, au premier aspect, pourrait y sembler immense ; l’ouvrage atteste en effet beaucoup de lecture et en tous sens, une grande puissance de travail. Ce rêveur ne recule devant aucun gros livre; écrivains grecs, latins, il les cite, il les traduit; il s’inquiète déjà même de la poésie sanscrite et de ce qu’on en connaissait alors. Est-ce donc un historien sérieux et solide, est-ce un bénédictin à travers le poëte, qui se prépare? — Je trouve dans les pensées de Varron une trèsbelle maxime, que je me permettrai d’appliquer ici : (( Qui audit ut auditorum narrator fiat, nunquam fiet par docenti. » Varron ne parle que des auditeurs, mais cela s’applique aux lecteurs également : « Celui qui n’écoute ou qui ne lit que pour citer ce qu’il a appris, et en faire montre, ne devient jamais l’égal du maître. » Or, il est évident, pour qui lit l’Essai, que l’auteur, tandis qu’il

faisait ses nombreuses et si diverses lectures, n’était oc-

cupé que d’en tirer parti et effet pour son livre. Je crois remarquer quelque chose du même défaut dans tout ce que M. de Chateaubriand a écrit d’historique : à travers des traits admirables et qui sillonnent sa matière, le fond ne m’inspire jamais une entière confiance. Je crois sentir un écrivain artiste qui n’a pas étudié les choses en elles-mêmes avec assiduité, avec patience et longanimité, décidé à n’y voir que ce qu’elles lui donneraient, et à ne rien leur faire rendre de plus. Il ne lit que prêt à écrire à son tour, et il a toujours en vue, sitôt qu’il tient la plume, le triomphe de quelque point saillant, politique ou autre, ne serait-ce que le triomphe d’un effet littéraire. Sa plume impatiente, et qui* veut à tout prix

l’érudition ennemie de l’imagination

des contrastes, ne s’accommoderait pas d’un résultatterne et lent. Cela n’empêche pas qu’il ne laisse à tout moment échapper de ces mots, de ces éclairs qui tombent en plein sur une situation ou sur un caractère et qui les pénètrent, — de ces traits qu’un honnête historien bien appliqué ne trouverait jamais.

On parlait un jour devant M. de Chateaubriand de l'érudition, de l’étude dans le genre des Bénédictins; et il en exprimait avec amour le charme et le désir. — « Oui, lui dit-on , si vous aviez pu éteindre quelques-unes de vos facultés, celle de l’érudition vous aurait à merveille réussi sans doute. » — Mais il nia que l’érudition fût du tout ennemie de l’imagination; celle-ci devance, éclaire l’autre. — « C’est une belle lanterne en effet, une lampe un peu merveilleuse, » dit quelqu’un. — « L’imagination, reprit-il, est à l’érudition comme un. coureur qui pousse toujours, comme un Cosaque qui fait ses pointes. » — Et il faisait du geste le coup de lance. Cela est charmant et dit toutes ses qualités. Mais le Cosaque, si propre à la charge, ne suffit pas à la victoire; il faut donner à l’infanterie le temps d’arriver.

Pourquoi M. de Chateaubriand, avec de si belles parties, n’était pas fait pour être véritablement historien dans le sens sérieux et auguste du mot , dans le sens qui faisait dire magnifiquement à l’ami de Tacite 1 : « Quanta potestas, quanta dignitas, quanta majestas, quantum denique numen sil historiæ... », lui-même il va nous en dire plusieurs bonnes raisons; car le meilleur et le plus sûr moyen de pénétrer et de juger un écrivain, un homme, c’est de l’écouter, de le bien écouter et longtemps : laissez-les faire et se déployer, sans les presser, ils vous diront tout d’eux-mêmes sur eux-mêmes ; ils viendront

: Pline lr Jeune, lettre xxvu du livre IX.

se peindre en vous, dans votre esprit. A la longue, soyezen sûr, nul homme, nul poète surtout et nul écrivain ne gardera son secret. Dans son Génie du Christianisme, l’auteur futur des Études historiques et des Mémoires, se posant donc cette question : Pourquoi les Français n ont-ils que des mémoires au lieu d’histoire? y a répondu ainsi :

« Le Français a été dans tous les temps, même lorsqu’il était barbare, vain, léger et sociable. Il réfléchit peu sur l’ensemble des objets; mais il observe curieusement les détails, et son coup d’œil est prompt, sûr et délié : il faut toujours qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines, et quelquefois profondes. Il aime à dire : J’étais là, le Roi me dit... T appris du Prince... Je conseillai , je prévis le bien , le mal. Son amour-propre se satisfait ainsi; il étale son esprit devant le lecteur; et le désir qu’il a de se montrer penseur ingénieux le conduit souvent à bien penser. De plus , dans ce genre d’histoire , il n’est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. 11 s’enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnage; et, tantôt insultant le parti opposé, tantôt se raillant du sien, il exerce à la fois sa vengeance et sa malice. » ^

Je ne sais si l’on pourrait mettre ce jugement pour épigraphe aux Mémoires (T Outre-tombe , mais il le faudrait mettre certainement au Congres de Vérone.

Pour revenir à l’Essai et en définir le sens à travers toutes les digressions qu’y a mêlées l’auteur, on peut dire que M. de Chateaubriand, philosophe à cette époque par l’esprit, par les opinions, ne l*est point par les conclusions. Il est bien au fond de l’avis des philosophes, de l’avis, de Jean-Jacques et du Vicaire savoyard (si tant est môme qu’il s’en tienne là'}, mais il est d’avis aussi

* El il ne s’y tenait pas; l’Exemplaire de l’/swei sur les Révolu-

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