‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 71 sur 194 · EXEMPLAIRE CONFIDENTIEL DE L ESSAI · texte numérisé non relu

EXEMPLAIRE CONFIDENTIEL DE L ESSAI

j qu’il n e faut pas le dire : voilà en quoi il diffère déjà essentiellement de sôn siècle et s’en sépare. Après le plus magnifique éloge de Y Émile, éloge qu’il a depuis rétracté le plus qu’il a pu, et plus qu’il n’était nécessaire ou même convenable à un rival aussi noble que lui , il conclut que c’est à dater de la publication de cet ouvrage que l’éducation s’altéra totalement en France. L’homme- i vierge de Rousseau , jeté parmi ses contemporains abâ-j fl tardis, produisit des monstres : ' *

« La profession de foi du Vicaire savoyard, ajoute l’auteur de l’Essai avec un sentiment douloureux, les principes moraux et politiques de cet ouvrage , sont devenus les machines qui ont battu l’édifice des Gouvernements actuels de l’Europe, et surtout celui de la France , maintenant en ruines. Il s'ensuit que la vérité n’est pas bonne aux hommes méchants ; qu’elle doit demeurer ensevelie dans le sein du Sage, comme l’espéran ce au fond de la boîte de Pan dore. Si j’eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j’aurais voulu devenir son disciplé r mais j'eusse "consclltêie secret à mon maître. Il y a plus de philofophie qu'on ne pense, âu système de mystère adopté par Pythagore et par les anciens prêtres de l’Orient. »

L’auteur de Y Essai, à travers toutes ses hardiesses de pensée et tous ses doutes qui vont par moments aussi loin que possible 1 , incline donc déjà pour ce que j’ap-

tions, chargé de ses notes manuscrites confidentielles, le montre, à cette date de J 797-1798, non-seulement anti-chrétien, mais fataliste, non croyant à l’immortalité de l’âme, et aussi athée qu’il pouvait l’être. Je renvoie au tome X des Causeries du Lundi , où j’ai donné les plus curieux de ces passages. *

1 A la page 62t de la première édition de 1’ .Essai, dans ce que j’appelle l’Exemplaire confidentiel, à côté de ces mots : « Je suis bien fâché Que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abbadie, les Houleville,\es Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes ( les incrédules dont il vient de reproduire en partie les objections ), et d’étre obligé de renvoyer à leurs ouvrages; » il ajoutait : «Oui, qui ont débité des plati-

pellerai le Christianisme social, le Christianisme quand même. Il se sépare des Encyclopédistes qui minent l’édifice, et il leur dit : « A quoi bon? quand ce sera miné, que gagnerez-vous à avoir étalé et démontré la ruine?» C’est par là qu’il se prépare et se dispose , encore à son insu, à ce qu’il fera bientôt dans le Génie du Christianisme. C’est là le lien réel et comme le pont entre les deux ouvrages qui semblent d’abord contradictoires*.

La chimère de l’auteur de l'Essai ( car il en a une) est de croire encore, du milieu de ses résultats amers, à je ne sais quel retour possible vers la nature, comme il l’entend, c’est-à-dire vers un état primordial et sauvage. Il croyait théoriquement avec Rousseau à la supériorité et à la félicité de cet état assez équivoque, et ce qu’il en avait vu dans ses voyages ne l’en avait point dégoûté 2 . Bien au contraire , comme souverain remède à tous les maux de la société, il n’a rien de mieux à proposer à son lecteur, en finissant, que de venir passer une nuit avec lui chez les Sauvages du Canada, pour se faire idée de cette espèce de liberté toute délicieuse et céleste. Celte page finale de l'Essai est magnifique de description et tout à fait belle ; mais j’aime mieux citer cet autre passage, d’ailleurs plus court, qui précède, et où se révèlent de sombres etfortes pensées qui lui étaient

tudes, mais j’étais bien obligé de mettre cela à cause des sots. » — C’est peu flatteur pour les sots ; mais enfin en public, jusque dans son moment d’extrême hardiesse, il daignait tenir compte de cette majorité de l’espèce huitaine et avoir quelques égards pour elle.

1 « Épiménide, dit-il en un endroit, ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères ; il savait que la statue populaire, que le Pénale obscur qui console le malheureux est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe quine saurait essuyer une larme. »

2 Chose remarquable! il avait vu les Sauvages impunément, a dit M. Vinet.

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