HAUTE MISANTHROPIE
familières alors; la forme est encore, à quelques égards, celle de Rousseau, mais le fond, l’inspiration est bien de lui :
« Soyons hommes, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois, à honorer l’indigence et la vertu; donnons de l’énergie à notre âme, de l'élévation à notre pensée; portons partout la dignité de notre caractère, dans le bonheur et dans l’infortune ; sachons braver la pauvreté et sourire à la mort : mais, pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n’apeircevons presque jamais la réalité des choses, mais leurs images réfléchies faussement par nos désirs *; et nous passons nos jours à peu près comme celui qui, sous notre zone nuageuse, ne verrait le ciel qu’à travers ces vitrages coloriés qui trompent l'œil, en lui présentant la sérénité d’une plus douce latitude. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant, et y retournent : la mort est un grand lac creusé au milieu de la nature ; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s’y engloutir; et c’est de ce même lac que s’élèvent ensuite d’autres générations qui, répandues sur la terre, viennent également, après un cours plus ou moins long, se perdre à leur source. Profitons donc du peu d’instants que nous avons à passer sur ce globe pour connaître au moins la vérité. Si c’ëst la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à trouver. Ici, un ministre despote me bâillonne, me plonge au fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi : échappé de la Bastille, plein d’indignation, je me précipite dans la démocratie ; un anthropophage m’y attend à la guillotine. Le Républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s’applaudit de son bonheur; le Sujet, tranquille es-
i En vue d’une seconde édition, il disait de cet endroit : « Ceci est trop, il faut le retrancher jusqu’au mot Tandis... » (Note marginale manuscrite de l’Exemplaire confidentiel. J
clave, vante les bons repas et les caresses de son maître *«. O Homme de la nature. C’est toi seul qui me fais me glorifier d’ètre homme ! Ton cœur ne connaît point la dépendance ; tu ne sais ce que c’est que de rarapef dans une Cour, ou de caresser un tigre populaire. Que t’importent nos arts, notre luxe, nos villes ? As-tu besoin de spectacle : tu te rends au temple de la nature, à la religieuse forêt; les colonnes moussues des chênes en supportent le dôme antique; un jour sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire ; et de faibles bruits, de légers soupirs, de doux murmures, des chants
plaintifs ou mélodieux, circulent sous les voûtes sonores... »
A ne prendre cet appel et cet élancement que comme un recours individuel et poétique , et qui ne saurait être que l’exception, — que le remède de quelques âmes d’é-
* Exagération et déclamation tant que l’on voudra! de telles paroles ne sauraient se mettre eu oubli et s'abolir : et il avait peur de n’en avoir pas encore dit assez, car à cet endroit de l’Assai ( à la page 666 de la première édition), je lis en marge cette variante manuscrite dans l’Exemplaire confidentiel : « Qu’est-ce qu’un Républicain? un sot dévoré par des fripons. Qu’est-ce qu’nn Royaliste? un sot- dévoré par un... » 11 a laissé en blanc le nom du monstre. — Mais est-ce bien d’un pareil livre que l’auteur, en le réimprimant, a pu dire en 1826 : «On y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu’abattu par le malheur, et dont le cœur est fout à son rot, à l’honneur et à la patrie ? » — Au reste, cette première manière de sentir et de parler des rois persistera au fond, et reparaîtra souvent comme par accès chez M. de Chateaubriand, même apres qu’il aura pris l’affiche d’un parti; ce qui a fait dire à quelqu’un : « Le royalisme de M. de Chateanbriand est d’une singulière espèce, et il a fallu que les rois eussent l’esprit bien fait pour s'en accommoder. Il ne se donne pour royaliste et pour fidèle qu’afin de se mieux procurer par moments le droit d’insulter et d’injurier ceux auxquels il se voue. ISolre cœur, dit-il en se vantant, n'a jamais beaucoup battu pour les rois (Congrès de Vérone). — Après tout, dit-il de la branche aînée, c’est une monarchie tombée-, il en tombera bien d’autres nous ne lui devions que notre fidélité : elle l’a. » Et là-dessus il redouble ses duretés. Je crois voir une femme de mauvais caractère qui, sous prétexte qu’elle est femme d’honneur et fidèle, s’en autorise pour dire à' son mari sur tous les tons qu’elle ne l’aime pas et pour le traiter comme un nègre. C’est ainsi que M. de Chateaubriand traite ses rois.