‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 73 sur 194 · SAUVAGE A DEMI CONVERTI · texte numérisé non relu

SAUVAGE A DEMI CONVERTI

lite, hors de pair et déclassées, on ne saurait nier qu’il ne s’y trouve noblesse et grandeur. J’avoue même qui

1 j’aime mieux ce Chateaubriand-là primitif et .tout d’, coîd aVec sa poé sie , que celui qui se réconciliera plus tar d ave c là so ciété , mais qui ne se réconciliera jamais qa’idemi. Car il va rentrer en France I Mme encore remplie de ses déserts, avec son imagination plus grandiose encore qu’aimable , et je ne sais qooi de gigantesque d»n« l’expression qui sortira à première vue du ton et dn cadre français proprement dit. Puis peu à peu il s’y fera ; il sera pris par la société et ses mille liens, par ses vanités, ses coquetteries, ses rivalités, ses irritations de toutes sortes; il s’y rapetissera , mais sans jamais s’y apprivoiser complètement. Il résultera de l’assemblage dn civilisé et dn (affiné avec ce sauvage à demi converti, et toujours prêt pourtant à reparaître , le pins singulier et le plus bizarre mélange, surtout quand le personnage politique , soi-disant monarchique , viendra recouvrir le tout, et qüe le mélancolique et l’éblouissant rêveur qui, au fond, méprisait et mépnse tant encore (au moment où il s’y mêle le plus) les acteurs et les choses politiques, sera lui-même un des chefs de l’action, un des coryphées de la scène. Oh! alors, il laissera échapper à tout instant, dans l’entre-deux des tirades, ses a-parte à lui, ses boutades d’impatience ou de colère ', faites pour déconcerter et déjouer le rôle des autres et le sien, et pour faire tomber la pièce. Le vieil homme (ce jeune homme de YFssaj) percera à tout propos et hors de propos sous le masque, et menacera bien souvent de l’arracher 2 .

* « Mes pauvres diables d’amis, a’écrie-t-il à chaque instant en parlant de ses amis politiques... mes pauvres amis sont bien puu rres.» Et quant à ses ennemis, on sait comment il les a traités.

2 C’est ce qui a fait dire de lui sous la Restauration, dans les no-

Et ceci nous fournit déjà le moyen de répondre à une question qui peut sembler/' embarrassante et que j’ai entendu poser. Un des hommes qui ont le plus connu M. de Chateaubriand jeune et avant qu : il eût pris sa double et triple écorce, M. Molé, me faisait remarquer avec beaucoup de justesse que cette destinée de Chateaubriand offre l’exemple peut-être unique de tout un . temps qui se fait le complice et presque le compère d’un écrivain; qui se prête au rôle emprunté que cet homme joue durant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant et sans lui tirer le masque par aucun côté’. Jamais le secret de la tragédie ne fut mieux gardé. Pour obtenir une telle concession de son époque , il faut avoir en soi un vrai prestige, et ce prestige est quelque chose dont on doit tenir compte avant tout en analysant le personnage qui l’aexercéàce degré. Mais la vraie raison peut-être pour laquelle on n’a jamais tiré ce masque de Chateaubriand, c’est que lui-même avait sa sincérité et qu’il n’a jamais trop dissimulé que ce fût un masque, — un masque noble et qu’il prenait pour tel. Il était tellement sujet à se le tirer. lui-même qu’on était plutôt tenté de le lui remettre, et de lui dire : « Mais il va tomber,

ments où l’on croyait pouvoir le moins se passer de son alliance, qu’il était à la fois indispensable et impossible.

Nec tecum possum vivere, nec sine te ;

tout comme avec une maîtresse pleine de caprices. Au moindre désaccord, à la moindre contrariété, il en avait déjà de tout ceci cent pieds par-dessus la te'te; il voulait tout planter là, s’en retourner... ou ?... je ne dis pas dans les forêts du Canada, comme le jeune homme de 1 Essai, mais à cent, à mille lieues également, hors du cercle tracé :

Le vicomte indigné sortait au second acte.

1 Sauf en certains moments de polémique sous la Restauration, au fort de la lutte avec le parti Villèle. .

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