‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 74 sur 194 · AUX INFORTUNÉS · texte numérisé non relu

AUX INFORTUNÉS

prenez garde 1 restez donc dans ce beau rôle, restez-y tout entier; nous vous aimons, nous vous voulons comme cela! » On le traitait comme un acteur qu’on aime, et qui a un'moment de mauvaise humeur. Voilà, selon moi, y l’explication de ce jugement que j’ai cité, et de cet autre mot encore: « Chateaubriand est peut-être le seul écrivain de ce temps-ci qui ait pu porter le masque si constamment , sans que cette sorte d’hypocrisie ait nui à sa dignité. » .

/ L'Essai, cet immense amas de matières premières, cette mine où nous découvrons pour ainsi dire couche par couche l’homme futur, nous révèle encore chez l’auteur une faculté de sensibilité et une puissance de souffrir qui subira bien des modifications par la suite et bien 'des altérations. Qu’on lise le chapitre intitulé : Aux Infortunés 1 : au milieu de quelques formes déclamatoires et qui n’offensent que le goût , on y sent une profonde commisération, une sympathie vive et active pour ceux qui souffrent; c’est un de leurs semblables, un enfant du malheur qui veut apprendre aux autres à traverser moins douloureusement les mêmes sentiers. 11 en vient aux moindres détails; il donne naïvement des règles de conduite dans le malheur ; il se reproche de n’en pas trouver d’assez efficaces':

« Je m’imagine, s’ccrie-t-il, que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent avec cette avidité inquiète que j’ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l’article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je m’imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent : Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez aucun moyen d’adoucir nos peines; au contraire vous prouvez trop qu’il n’en existe point. O raes»compagnons d’infortune!

1 Essai , tome II, page 156 (édit, de 182G).

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votre reproche est juste : je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut implorer le secours d’une main plus puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamites. Essayerai-je de montrer le parti qu’on peut tirer de la condition la plus misérable ? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l’enflure d'un discours stoïque J » Y

Et, il entre dans le détail des conseils appropriés i Évi- / ter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le plus i souvent ne sortir que la nuit; s’asseoir quelquefois au sommet d’une colline qui domine la ville et contempler de loin les feux qui brillent sous tous ees toits habités; ici le réverbère à la porte du riche qui, du sein des fêtes, " ignore qu’il y a des misérables; là-bas, quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg; et se dire : « Là, j’ai des frères* ! »

Mais il indique surtout la consolation de la nature ■comme plus réelle et plus présente à celui que sa destinée rejette hors de la société : « La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude, •et j’ai résolu d’y mourir sans me rembarquer sur la mer du monde... Heureux ceux qui aiment la nature! Ils la trouveront, et trouveront seulement elle aux jours de l’adversité. » Il ne va point jusqu’à souhaiter, comme

1 Le style nons rend ici un écho de Pascal et de Montaigne.

2 En marge de cette page, on lit dans l’Exemplaire confidentiel : Ici j’ai peint toute ma vie en Angleterre -, j’avais d’abord parlé à la

première personne, mais il me semble que la troisième fait plus d’effet. ■>-—5® reste le bonheur est une chimère. On ne console point les hommes avec des mots, quand le mal est à la source de l’âme, quand le cœur est brisé, quand nos amis ont disparu dans la tombe, quand l âge des illusions es*, passé, cet âge où les chagrins fuient comme un songe, où nous voyons dans chaque homme un ami, dans chaque femme mie maîtresse. » ~ ; — ; — ■ ' —

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