PAGES TOUCHANTES
Horace, d’oublier les êtres qui lui furent chers ; Oklitusque meorum, obliviscendus et illis. La douleur même lui paraîtrait bien préférable à un tel oubli; « mais" leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des deux : il gardera sa douceur, et ne perdra que son amertume. »
Il indique encore d’autres sources de plaisir qu’on peut tirer du malheur, et il recommande particulièrement l’étude de la botanique, qui, telle qu’il la dépeint et qu’il l’entend, n’est guère que le culte des harmonies de la nature. Son infortuné s’attachera surtout à ces « lis mélancoliques dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux, » à ce convolvulus « qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit... » Là encore , il cherche partout des correspondances mystérieuses avec les affections de son âme. Puis, au retour de cette course laborieuse , on rentre dans sa misérable demeure , chargé de la dépouille des champs. Et viennent les détails humbles, familiers, non inventés, de ces détails tels que le Sénancour des Rêveries et tout solitaire pauvre est accoutumé à en observer : Comme si l’on craignait que quelqu’un ne vint ravir ce trésor, fermer mgstérieuscment la porte sur soi; se mettre à faire l’analyse de sa récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu... :
« Cependant la nuit approche; le bruit commence à cesser au dehors, et le cœur palpite d’avance du plaisir qu’on s’est préparé. Un livre qu’on a bien eu de la peine à se procurer ’, un livre qu'on tire précieusemetd du lieu obscur où on l’avait caché.
4 Voilà de ces choses comme René plus tard n’en dira pas ; René est plus noble, plus aristocratique, plus retenu, même dans ses plus entiers aveux. Ici encore l’Exemplaire confidentiel vient compléter le texte, mais cette fois d’une manière heureuse et touchante : « C’est ce qui
•va remplir ces heures de silence. Auprès d’un humble feu et d’une lumière vacillante, certain de n’ètre point entendu, on s’attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d’illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie? »
Ce sont de ces pages qui révèlent toute une âme première , une âme modeste qu’on aurait peine dans la ' jsuite à retrouver. MîSère et infirmité de notre nature, que le peintre de Chactas et de René a lui-même si bien dénoncée! cette immense faculté de douleur qui rendait compatissant*..-»^ à force de se nourrir de soi et de s’exhaler au dehors, elle-même à un certain moment I elle se sature ou s’épuise. On est encore sensible, mais d’une sensibilité rapide, d’une larme d’artiste et qui sèche aussitôt; on est sensible, mais sous forme vague
m’est arrivé vingt fois, lit-on à la marge de cette page 474 en regard des humbles détails dans lesquels il est entré ; mais malheureusement j’avais toujours l’iuquiétude du lendemain. Je pourrais encore être heureux et à peu de frais; il ne s’agirait que de trouver quelqu’un qui voulût me prendre à la campagne ; je payerai ma pension après la guerre. Là je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à mon aise, pourvu que je ne fusse obligé de faire compagnie à personne, qu’on me laissât tranquille et livré à mon humeur sauvage. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce bonheur, qui a l’air si facile à obtenir, est cependant presque impossible, et je ne sais pas après tout si je voudrais moi-méme detneurer chez des étrangers. Si la paix se fait, j’obtiendrai aisément ma radiation, et je m’en retournerai à Paris où je prendrai un logement au Jardin des Plantes ; je publierai mes Sauvages, et je reverrai toute ma société. Toute ma société ! combien je trouverai d’absents! M. Beding... m’avait proposé de me' donner un petit temple dans son parc, mais on voit trop de monde dans celte maison : j’aurais été assiégé sans cesse d’importuns et de visiteurs. D’ailleurs ces femmes n’ont pas Ie*sens commun; elles soitt ignorantes ,et mal élevées : en un mot cela ne pouvait me convenir. Je voudrais une retraite plus petite et plus tranquille, des gens honnêtes et aimables , et non des Grands. » 11 est déjà misanthrope , mais il est encore homme et simple mortel : le dieu en lui n’a pas commencé.