SENSIBILITÉ TRAIE DANS L’ESSAI
d 'ennui, ou sous forme d 'idéal, en se croyant privilégié et hors du commun. Tandis que l’auteur de Y Essai disait en regardant un petit rayon tremblant dans une maison écartée du faubourg : Là, j'ai des frères, René mélancolique, errant le soir dans .une grande ville et « regardant les lumières qui brillent dans la demeure 1 des hommes, » se complaît à penser que sous tant de toits habités , il na pas un ami. On est devenu à peu ( près indifférent et impropre à tout ce qui est proprement l’objet et l’emploi naturel de l’affection humaine, et à quoi le cœur devrait savoir se prendre et s’enra-, , ciner durant les années de la maturité et jusqu’à la • tombe. On est capable de s’irriter encore, de désirer violemment, de haïr, de combattre; on se passionne et l’on se pique à tous les jeux factices de l’ambition et de la société; mais on n’aime plus, on ne s’attache plus, on ne saigne plus véritablement; et, chose étrange et pénible à dire! ceux qui précisément dans leur jeunesse ont excellé à exprimer avec le plus d’adcent la douleur n’en ont rien gardé pour eux, — rien que sous la forme ' poétique, entendons-le bien, — mais non plus sous la forme simplement naturelle et humaine : ils ont dépensé leur dose par une autre voie. Co ncluons qu’il n’y a de vraie sensibilité , et tout à fait sincère, .qucLcdie. qui est avant l’ar t et avant la gloire- Mais il est temps de sortir de l’Essai. Je n’aurais plus à y faire que quelques remarques de détail et qui se rapporteraient au style dont nous avons vu de belles preuves, de magnifiques témoignages, mais qui est en général des plus mélangés. A côté de la touchante et simple page aux Malheureux que nous avons lue , l’auteur citant le mot d’Agrippine à ses meurtriers : Ventrem feri (frappe ce ventre qui a porté Néron), ajoutera, / par exemple, que c’est un mot dont la sublimité fait
hocher la tèlel Quelle est l’intention, le sens de ce hocher? Ces familiarités-là viennent plutôt d’affectation, peut-être aussi de distraction; il y en avait chez M. de Chateaubriand écrivain. Déjà l’on sent ce qui sera bientôt la curiosité du style, des recherches d’archaïsme mêlées à des expressions modernes : « Toutes les choses que depuis son enfance il soldait tenir bonnes et , vertueuses ; » — « à Yorée septentrionale d’un bois; » — mais rien encore n’est fondu et amené au point; et ce ne fut qu’après son retour en France que dans un petit cercle de gens de goût, qui avaient de plus le mérite de le sentit, l’écrivain se débarrassa de cette sauvagerie iiâtive d’expression, et àrriva à maîtriser sa manière.
J’ai de ceci la preuve frappante dans une lettre qu’il adressait de Londres à Fontanes, en octobre 1799, lettre écrite d’un style bien bizarre, mais qui nous est précieuse et intéressante à d’autres titres. Il importe auparavant de fixer avec précision les circonstances. II vivait donc depuis quelques années à Londres, pauvre, malade, faisant des traductions pour vivre durant le jour, écrivant pour lui la nuit, tout entier livré à ses perspectives funèbres et n ayant pour table dans le dénûmont de son exil, comme il l’a dit énergiquement et un peu solennellement (à sa manière), que la pierre de son tombeau. Il venait de publier l’Essai qui avait eu quelques lecteurs à Londres et même à Paris, mais qui n’avait dû laisser dans l’esprit des juges que l’idée d’un jeune homme exalté, ayant assez de talent, mais étrange, sans goût et peu destiné à percer. Sa mère, qui avait été très-affligée de ce livre ou plutôt encore de certaines irrégularités antérieures qu’on ne nous dit pas 1 , mourut sur ces entrefaites; et une de ses sœurs,
% Ginguené, très-bien informé sur cette période intime de la vie d®
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